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 Le Travail

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Zabos



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Localisation : Entre deux guerres
Date d'inscription : 21/02/2005

MessageSujet: Le Travail   Dim 29 Mai - 16:50

Le travail (septembre 2004)

Quand tu es ainsi dans les rues tôt le matin, que la bruine vient te transpercer, que tu marches la tête baissée, engoncé dans un pull approximatif, pour rejoindre une gare qui pue la pisse d’où partira un car étroit qui te mènera au boulot, tu ne peux que te demander ce que tu fous là. Surtout quand tu sais que des années avant toi, les mecs cent fois moins chanceux que toi allaient dans les rues à la même heure se crever les poumons dans des usines… remarque, les bons ateliers inhumains et les usines à la Alsthom existent toujours. Et dans d’autres pays… houla, eh, oh, à la cool, c’est le matin.
Mais c’est à ce moment-là que tu penses à cette joyeuse escroquerie. Les gens, ces machins qui zonent dans le même brouillard que toi, ils disent : oui, mais le travail c’est l’indépendance… ouais ouais ouais. Une version light du « arbeit macht frei », en somme. Techniquement, la vie, ça pourrait être tranquille, simple, une orgiaque succession de jouissances, de trucs sympas, de sexe, de bouffe, de boisson, de musique et de voyages dingues, genre se saoûler la gueule au sommet du Fuji-Yama ou un bordel dans le genre. Mais en fait, eh bah pas du tout.

La jouissance consiste en une superposition passive des croûtes de bonheur humide que l’on te cède parcimonieusement. Elles se plaquent les unes aux autres, s’engluent, se cicatrisent mal, et forment « la joie de vivre ». La joie de vivre, dans ces conditions, s’infecte vite et finit par devenir une joie tuméfiée, pourrissant de l’intérieur, sentant la merde et la mort. Rien de pire. Pire que la mélancolie. Pire que tout.
Je pars travailler en bon esclave, on me réduit, et encore, avec ma nullissime complicité, vu que je ne suis pas en train de rentrer me coucher. Au contraire, je presse le pas pour ne pas être en retard et m’engoncer dans ce car de merde, étroit, rigide, froid.
Je n’ai pas le courage de mettre fin à mes jours pour que tout ça s’arrête, je n’en ai, à vrai dire, même pas l’envie. Alors ne me reste que la lâcheté de vouloir nos jours meilleurs. A grands coups de cocktails dans ta face si nécessaire.

Sur ces entrefaites, me voici arrivé au collège après ce sombre trajet aux côtés de la fidèle Anaïs qui me raconte comment elle a encore failli mourir ce week-end.

D'emblée, un môme passe en vélo la grille et manque de percuter gorement un autre élève. L'engueulant, je me sens à nouveau faire preuve d'autorité, une petite tête de Sarko diablotin bondit en moi et ricane. "Toi aussi tu y viens...". Je lui frite la gueule mais il rit, car il sait qu'il vient de remuer mes contradictions. C'est en cela que Sarko est pernicieux. Il sait faire ça avec tout le monde. On entend même de vagues socialistes en train de se décomposer en se faisant dessus sur le bas-côté beugler "ah, mais quand même, il a du mérite". Il est en effet notoire que ce nabot autocéphale (celà a-t-il un sens? En même temps, est-ce vraiment important?) est un dangereux gauchiste!

Putain, à peine passé la grille, je me sens déjà plein de contradictions tandis qu'un prof anonyme en cravate me salue comme si j'allais le mordre.

Permanence. Je vois le CPE qui fait des menaces efficaces pour avoir du calme.

On apprend de bonne heure à bien craindre. Pas à respecter. A craindre. A faire des concessions sur sa liberté. Il n'y a aucun doute. On tourne comme dans un théâtre. C'est une putain de grande comédie. Un club. En salle des profs, on raconte des trucs de profs. Personne ne s'exclamera "braise de poutre et gravillon sangsue!!!!!!". Non. Tout le monde poussera un profond soupir en disant "ah bientôt le week-end" avec une bonne humeur pathétique et geignarde.

Je hais les collèges pour cette raison: c'est là, à ce moment, que trop de mômes comprennent que ce n'est que du théâtre. Et la chose réellement triste, puisque leur prise de conscience est plutôt positive, c'est qu'au lieu de vouloir en sortir, de le démonter à coups de massue, le théâtre, ils se fabriquent bêtement un rôle, même pas à eux, même pas un rôle de composition, un qu'ils aimeraient, mais simplement celui qui va vulgairement leur procurer un maximum d'avantages et de profits, le rôle de quelqu'un qui va plus tard avoir cette mentalité binaire du "j'ai payé j'ai le droit, tous les droits".
Ils apprennent très vite que nous ne sommes que des pantins débiles écrasés par une montagne de règlements absurdes et inapplicables, ne craignant ni le ridicule, ni le non-sens.
La connerie fait un forcing impressionnant, elle avance aux forceps, engage la percée. C'est tuant et démoralisant, d'avoir là, soudain, l'impression d'être tout seul à s'avouer que c'est du théâtre. Du tourisme. Tout le monde le sait. Personne ne le dit. Personne n'ose même plus se l'avouer, au risque de se retrouver terriblement seul. Tant que l'on joue le rôle, même celui du solitaire ombrageux qui pète que quand il est seul, on est avec le rôle, avec les autres, on n'est pas seul. Le système.
La concession, utile pour vivre à plusieurs, bonne pour la communauté, devient vite une compromission privée, qui tourne volontiers à la couleuvre que l'on avale pour sauver le théâtre, la scène, les acteurs, et... la paye. Si on tue la couleuvre, l'illusion s'effondre, le théâtre brûle. Et rien n'est plus effrayant, plus terrifiant que de se retrouver face-à-face avec soi-même, dans les ruines froides, au milieu d'un monde plat qui ne croit plus en rien.

En attendant, on vole de démonstrations d'autorité ridicules en concessions minables.

Qui croit encore?

Pourtant, je continue d'avoir un vague espoir, espoir de quoi? Je ne sais pas. Non, toujours pas de dogme, de parti, de groupe, d'idéologie. Toujours pas. Mais un espoir ténu de quelque chose. Le très vague espoir qu'un jour on brûlera le théâtre. L'espoir qu'un jour il ne restera plus aucune autorité d'aucun ordre que ce soit. Qu'après la victoire de l'empereur Tomato-Ketchup sur le théâtre viendra enfin le vrai bonheur. Qu'on chantera Salut à toi sans pleurer parce que c'est un rêve. Les moulins à vent. On leur maravera la gueule à grands coups de tatanes.

On dira adieu à la connerie.
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Le Travail
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