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 1914 - 1919, Ormes, près de Reims (Marne)

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ubifaciunt



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MessageSujet: 1914 - 1919, Ormes, près de Reims (Marne)   Mar 12 Juin - 0:47

« On est retournés chacun dans la guerre. Et puis
il s’est passé des choses et encore des choses, qu’
il est pas facile de raconter à présent, à cause que
ceux d’aujourd’hui ne les comprendraient déjà plus. »


Louis-Ferdinand Céline




C’est juste une histoire, la leur, un peu la mienne aussi… Quatorze, la boucherie à jamais indicible, la fin d’un monde, la préférée de Brassens, la der des ders, la seule guerre vraiment inhumaine puisque tout le reste est littérature.

Histoire entendue du fond de ma jeunesse, j’ai sans doute mélangé les arrières grands-parents et les bisaïeux, les vieux militaires ou paysans vivant sur cette terre de Champagne depuis des lustres. Toujours est-il que…

Pas le choix, paysan à la ferme familiale ou militaire, si jamais la chance d’avoir un peu d’humanités et de jugeotte, et puisque le génie civil n’existait pas, construire les ponts, les routes et les hôpitaux de campagne pour les colonies : Sénégal, Liban, Algérie, ailleurs… Et Quatorze qui vient, tous les fils de France nach Berlin et la ligne bleue des Vosges qui stoppe bien vite l’avancée, et les trous pour se cacher, les rats, l’hiver, les ponts bombardés à toujours reconstruire, et les routes, et les ponts, dans le gel, la fournaise, les mouches, la puanteur des cadavres, quand tout va bien, juste les ponts…

Vers Dix-Sept, sans doute, ou peut-être l’année d’après, les Boches sont dans Ormes, le bled familial à moins de dix bornes de Reims, la ville de l’Est, trop de guerres, trop de morts, et cette fois, en plus, les ruines de la cathédrale en feu. Juste à côté de l’église, la ferme familiale. Au loin, les tranchées.

Le colonel demande à l’arrière grand-père les coordonnées du village, de l’église, de la ferme. Il hésite, il doit sans doute lui dire : « Vous savez, mon colon, c’est pas que j’ veux pas… ». L’autre sort le flingue d’ordonnance, menace du peloton, sur la place du village, quand celui-ci aura été repris. Deux cents ans que la famille est là.

Il ne s’est pas fait fusiller mais sera devenu cinglé peu après, trois mois de repos à l’arrière avant de repartir au front, le temps de revoir une dernière fois sa femme, le temps de lui faire un enfant, avant qu’il ne choisisse la seule réponse à l’honneur familial qu’il sait avoir bafoué, trois mois plus tôt. Cette fois, il n’attend pas les ordres de cette enflure de colonel, il sort de la tranchée, seul, face à l’ennemi, il sait qu’il va y passer, comme ça, non loin de la terre qu’il a trahie. Le sang effacera la faute, les coquelicots qui pousseront lui rendront à jamais justice.

Une enfant naît six mois plus tard ; je veux croire que c’était vers la fin de novembre, qu’elle fut fêtée comme il se doit, en même temps qu’on fêta -non la victoire- mais la fin de la guerre. L’histoire de la famille raconte qu’une femme s’est laissée mourir de chagrin après la mort de son mari, je veux croire que c’est elle, qu’elle donna au monde une enfant, qu’elle fut lasse de lutter, qu’elle sentit sa mission accomplie et qu’elle se laissa partir, chagrine, digne et sereine.





On doit être par une jolie journée du printemps de Dix-Neuf au vu de leurs tenues, même si je préférerais que Dix-Huit enfin touche à sa fin par une de ces journées d’hiver claire et vive, radieuse de froid et de ciel bleu. Ils sont revenus, de l’enfer, de l’exil, de je ne sais où, ils ont mis les habits du dimanche et revoient le village pour la première fois depuis… Je veux croire que c’est elle sur la photo, qu’elle a déjà offert son enfant au monde, qu’elle se force un peu à sourire en sachant le destin qui l’attend. C’est peut-être son père à ses côtés, en tout cas, c’est la maison bombardée, en ruines, et l’église juste derrière, c’est leur drame et la fierté de revenir.




Ils sont revenus. Le premier mouvement a sans doute été d’aller au cimetière, saluer les morts de la famille, les amis, et ceux qui, du fait de la guerre, n’avaient pas encore reçu de sépulture. Elle n’est pas sur l’image. Sans doute était-ce trop douloureux, sans doute était-elle déjà à ses côtés, du côté des cadavres, de ceux qui ne pourront jamais revenir. Peut-être parcourt-elle tout simplement les décombres de la ferme, pensant à ce qu’elle aurait fait à sa place, pensant qu’il a fait le bon choix puisqu’une enfant est née et que la terre appartiendra toujours d’une certaine manière à la famille. Puisque l’histoire sera racontée. Deux formes d’héritage. Peut-être n’avait-il pas le choix.




Dernière photo. Ils sont les quatre, ils sont revenus, elle ne reviendra jamais. Image éternelle, c’est la Yougoslavie des années Quatre-Vingt-Dix, puisque tout a commencé là-bas en Quatorze, début et fin d’un siècle, c’est les chœurs serbes chantant Tamo Daleko alors qu’au loin, dans la neige, brûlent les derniers restes de l’espoir, c’est la Shoah à venir, les bombes qu’encore aujourd’hui on continue à trouver dans les champs, le vaguemestre qu’on espère, l’enfant qui va naître, les mutins de Craonne et d’ailleurs, c’est leur sang qui coule dans mes veines, mes larmes qui coulent de leur peine, la terre où je veux mourir, pourrir et nourrir les vers, les bombes et mes enfants.
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mezigue



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MessageSujet: Re: 1914 - 1919, Ormes, près de Reims (Marne)   Mar 12 Juin - 12:56

-déglutit avec difficulté-
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ubifaciunt



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MessageSujet: Re: 1914 - 1919, Ormes, près de Reims (Marne)   Mar 12 Juin - 21:05

et pour ceux-elles qui veulent la version avec Tamo Daleko en fond sonore, c'est par là...

http://www.airmole-blog.com/index.php/quatorze-tamo-daleko

(avec un clik on the radio-blog, mais bon, voilà, vous savez comment faire...)

Dadu, j'te laisse expliquer le contexte/histoire/tout ça de cette chanson...
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Zabos



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MessageSujet: Re: 1914 - 1919, Ormes, près de Reims (Marne)   Mer 13 Juin - 9:36

Qu'en dire?

Un vieux, beau et très nostalgique -slave- chant des Balkans, qui raconte les soldats serbes qui pendant l'hiver 1914-1915, un rosse d'hiver, se sont repliés à travers la montagne et le choléra naissant, chassé par le stroupes autrichiennes.

Il pourrait sentir l'épopée puante et la saloperie héroïque, mais il résonne comme un chant funèbre, il raconte comment l'humain qui meurt de froid, broyé dans son être quotidien par l'implacable ambition mécanique des Empires centraux, au fond des jolies montagnes et des profondes congères, se met forcément, puisque c'est un paysan, à penser à son petit bled abandonné là-bas de l'autre côté de la montagne, et aux fleurs qui vont y fleurir au printemps, le printemps, cet espèce d'horizon fabuleux où la guerre sera forcément terminée, cet autre monde qu'il sait qu'il ne verra probablement jamais, car l'hiver sera long, très long, cette années et pour quelques autres à venir.

Il pense à ça, comme ceux de la Marne cavalant les Allemands au cul fin août, comme ceux de Poméranie, cavalant les Français au cul en septembre, comme ceux d'Ukraine, cavalant les Allemands au cul en décembre, ceux de Turquie, ceux de Tunisie, ceux du Piémont, ceux du Brabant, ceux du Sénégal, ceux des Flandres, ceux du Sussex, ceux de Dublin ou d'Edimbourg, et puis plus tard, ceux, noirs et blancs, mais souvent noirs, du Maine ou de VIrginie, et pas mal d'autres.

Et puis ce chant, y'a aussi l'histoire de merde qui se répète, et les années 90 dans les Balkans, quand les nationalistes serbes ont confisqué ce si beau chant comme seule une poignée d'abrutis peuvent le faire, quitte a en changer carrément les paroles, et en ont fait un étendard de connerie, de supériorité, d'éternité, de valeurs nauséabondes, quand la télévision de la République Serbe de Bosnie a pensé que c'était là un chant d'union pour tous les plus dégénérés des nationalistes, et voilà. Le genre de confiscation qui fait sacrément mal au coeur. Qui révolte.

Comme si demain, le FN confisquait le Chant de Craonne pour en faire l'étendard du petit français moyen assiégé par les barbares en banlieue, mis en première ligne et abandonné par la classe politique corrompue.

Tu imagines?

Ubi, faut qu'on sécrive un truc à quatre mains sur ce sujet, j'ai uen petite idée sur la question...
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Zabos



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MessageSujet: Re: 1914 - 1919, Ormes, près de Reims (Marne)   Jeu 21 Juin - 19:42

Aperçu de l'été 1915 dans les Vosges, non loin de Mulhouse, vu depuis le week-end dernier. Entre 965 et 700 mètres d'altitude, le long de pentes raides, ils se sont battus pour la possession de l'Hartmannswillerkopf pendant des mois. Personne n'emporta de décisions. On distribua des médailles. On enterra les morts. En tous cas ceux qu'on pouvait récupérer.

Une plaque de mortier allemand, abandonnée dans son emplacement de tir:


Les restes d'une tranchée française:


Le petit bonhomme en rouge perdu dans une ancienne tranchée française au bout de laquelle des abris profonds sont creusés sous les rochers. Le réseau barbelé est encore un peu en place:


Un petit poste français, destiné à guetter la montagne d'en face où les Allemands s'étaient installés:


Au détour d'une tranchée allemande au sommet de la montagne, en première ligne, l'entrée d'un abri:


Dans les galleries allemandes sous la montagne:


Quelque part sous la montagne, reste même le local des moteurs et de la roue qui faisaient fonctionner le funiculaire que les Allemands avaient installé pour apprivisionner le sommet en matériel et en munitions:


Enfin, il reste toujours aujourd'hui, sur ce champ de bataille abandonné en haut de la montagne, quelques habitants qui étaient déjà là à l'époque:


Ce type a été publié après sa mort en 1916. Ce sont ses brouillons. Il savait écrire. Il savait. Et il y était, sur cette montagne:


Paul Lintier, 20 Décembre 1915, Hartmanswillerkopf, Alsace


Citation :
« Pourquoi suis-je donc aujourd’hui si triste, si las, si découragé ? Je n’ai pourtant pas eu froid cette nuit dans la cabane entre François et Arsène. Mais il y a de ces jours d’irrémédiable malaise. Cela vous saisit brusquement, vous étreint, vous angoisse, assombrit toutes choses comme une lourde nuée noire. On ne sait pourquoi. Et c’est ce qui rend cette impression douloureuse plus inquiétante, pénible comme le sont les pressentiments, ces transes de l’imagination auxquelles, certes, je ne crois pas, mais qui sont étrangement émouvantes. Aucun malheur précis ne se présente à ma pensée, aucune crainte de mort plus immédiate pour moi, rien de pire que ce grand risque auquel nous sommes pourtant accoutumés. »

[ Ici, une partie du texte de l’édition de 1930, la seule que j’ai pu consulter, est censuré. Le récit reprend ensuite sur des paroles qui laissent entendre que ce qui a disparu devait être particulièrement intéressant. ]

« Certes, cette pensée là est bien un gouffre. Pourtant, ce n’est pas le vertige dont on ne se défend jamais lorsqu’on se hasarde à le sonder, qui ce matin fait le fond de ma détresse. Ce n’est pas cela qui me trouble si intimement, qui me cause ce désespoir irrémédiable.
Est-ce la nostalgie du passé ? Un peu. Est-ce le doute sur mon avenir immédiat, la confiance en ma chance qui s’éclipse un moment ? Un peu aussi.
Mais c’est autre chose, un malaise intime, indéfinissable, indicible, une étreinte à la gorge, l’attente d’un malheur. C’est on ne sait quoi. C’est une misère de plus parmi tant de misères. On appelle cela le Cafard.

[...]

24 décembre 1915

Dehors il vente. Morne réveillon! Il semble que ces grands anniversaires nous rendent plus tristes que de coutume. On songe aux Noëls passés, à l'incertitude d'en connaître d'autres ...
Demain, peut être demain ? ... Certes beaucoup, les yeux ouverts dans l'ombre, songent à cette boucherie, voient leur chair écartelée et pantelante ...
L'angoisse m'étrangle. Ce bouillonnement d'animalité et de pensée, qui est ma vie, tout à l'heure va cesser. Sur les perspectives de l'avenir qui toujours sont pleines de soleil, un grand rideau tombe. C'est fini! ... je n'ai que vingt et un ans.
Ah! si j'échappe à l'hécatombe, comme je saurai vivre! Je ne pensais pas qu'il y eût une joie à respirer, à ouvrir les yeux sur la lumière, à se laisser pénétrer par elle, à avoir chaud, à avoir froid, à souffrir même. Je croyais que certaines heures seulement avaient du prix. Je laissais passer les autres. Si je vois la fin de cette guerre, je saurai les arrêter toutes, sentir passer toutes les secondes de vie, comme une eau délicieuse et fraîche qu'on sent couler entre ses doigts. Il me semble que je m'arrêterai à toute heure, interrompant une phrase ou suspendant un geste pour me crier à moi-même : "Je vis! je vis!"
Et dire que tout à l'heure, peut être, je ne serai qu'une chair informe et sanglante au bord d'un trou d'obus!

Paul Lintier, Le Tube 1233


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MessageSujet: Re: 1914 - 1919, Ormes, près de Reims (Marne)   

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