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 joie du matin...

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ubifaciunt



Nombre de messages : 1743
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Localisation : nanterre (pas mes rêves !)
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MessageSujet: Re: joie du matin...   Mar 19 Fév - 23:31

désespoir du soir....





Ce soir, je bois.

Je bois en l'honneur de trois gosses de 17 à 24 ans, je bois à leur vie et à tous les jours qui leur restent à mourir, deux dans les cachots de la République de France, un dont la tête est mise à prix.

Ce soir, je bois en l'honneur de N., gosse de 20 ans avec qui je suis allé au musée des arts premiers parce qu'il voulait apprendre. Ce soir il dort en taule parce qu'un juge, avec autant d'embonpoint que de compétence et de barbe, a estimé qu'au détriment d'un renvoi en Algérie (N. est évidemment aussi français que moi), sans aucune preuve, il valait mieux, dans l'intérêt de la société et pour préserver celle-ci, qu'il dorme dans une geôle infestée de rats et de rancoeur.

Ce soir, je bois en l'honneur de S., gosse de 17 ans jugé au pénal, comme un majeur, puisque les lois Sarkozy et Perben II sur la prévention de la délinquance sont passées par là. "Les mineurs de 2008 ne sont plus les mineurs de 1945", disent-ils (môssieuh le commissaire). C'est sans doute juste, et la lutte des classes est morte, et y a plus de saison, et les "conneries" des mineurs se font de plus en plus tôt. Sauf que ça fait 2000 ans que le pouvoir dit que les conneries se font de plus en plus tôt. Et que si c'était le cas, les gosses commenceraient à déconner dans le ventre de leur mère, voire avant.

Ce soir, je bois en hommage à quatre éducateurs qui se soucient de S. et font en sorte que ce gosse parte en "séjour de rupture" (c'est à dire, un genre de Koh-Lanta au Sénégal ou sur un bateau pour que le gosse se prenne une baffe dans la gueule et se remette en question), unique alternative à l'incarcération. Seulement, les fonds pour les actions éducatives de ce type ont été coupés, simplement pas rentables.

Ce soir, je bois en l'honneur de K., gosse de 24 ans que nous sommes allés chercher aujourd'hui à la gare Saint-Lazare. Un mec auquel des collègues de Nice ont filé nos coordonnées. Qui crèche depuis quelques semaines à Bordeaux mais que ça peut plus durer, il est monté, juste avec notre numéro, à l'arrache. Accusé d'avoir paumé deux kilos de coke par des gosses de son quartier qui ont fait appel à des mercenaires serbes, il a les bras encore sanglants, la froide résignation et l'envie d'en finir. Trouver une piaule pour la nuit, avant les démarches demain dès l'aube. Ne pas l'aider, juste l'écouter, dans l'urgence de la douleur. Mais de place pour dormir, nulle part ; négocier une chambre dans un hôtel sordide où nous savons que les passes à vingt euros et les barettes au même prix se négocient juste à côté. Rendez-vous à neuf heures, demain matin, nous verrons bien, les gars de Nice sont à ses trousses et le trouveront peut-être, les Serbes affûtent leurs lames.

Ce soir, ce n'est pas du bourrage de gueule méthodique, c'est de l'oubli et de l'hommage salutaires.

Je veux vomir ce soir, vomir mon alcool et ma haine, gerber sur ces prisons, ces matons et ces juges, cette came, ces sitautions dans lesquelles des êtres humains sont obligés de se mettre pour pouvoir survivre, ce soir je veux vomir la bile amère qui remontera de mes tripes.

Ce soir, à l'heure du dernier verre, je regarderai le gros bouquet de fleurs que j'ai acheté tout à l'heure, des fleurs blanches comme l'innocence, cette putain d'innocence que le monde prend un malin plaisir à envoyer au diable.

Ce soir, je bois en l'honneur de trois gosses qui doivent se sentir bien seuls. Que ces quelques mots qu'ils ne liront jamais puissent les réconforter et qu'ils sentent que, quelque part, des hommes et des femmes les veillent, les estiment et les aiment.




DivShare File - 17 tacite - seul.mp3
Tacite et T-Roro - Seul


(Initiales et lieux ont évidemment été changés)


Dernière édition par ubifaciunt le Mar 19 Fév - 23:33, édité 1 fois
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ubifaciunt



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MessageSujet: Re: joie du matin...   Mar 10 Mar - 18:45

Des fois, tu ne sais pas s'il faut hésiter entre.

Entre tu ne sais même pas quoi, au juste.

Aujourd'hui, au boulot, à Nanterre (pas mes rêves, !)...

Mais non, reprenons au début.

Coup de fil y a deux semaines.

Une mère de famille flippée pour son gamin qui fugue et qui est violent. 17 ans, le môme. Elle souhaite nous rencontrer.

No prob a priori. "Cas banal" en quartier populaire, on imagine déjà comment orienter la famille vers des structures plus adaptées bikoz on croule déjà sous le taf et puis bon, c'est pas des éducs de rue qui vont pouvoir régler ça, c'est juste l'angoisse de la mère et vu comment c'est présenté, y a peu de chances pour que le gosse daigne nous rencontrer.

La famille se pointe, en l'occurrence la mère et le beau-père.

Lui, genre randonneur du dimanche un peu paumé, grosses chaussures de marche, polo gris fadasse bien rentré dans le pantalon en toile vert bouteille, la banane en faux cuir qui trône paisiblement au dessus d'une discrète ceinture.

Elle, assez tristement quelconque en fait, un peu larguée, avec autant de cheveux blancs que de soucis dans son début de quarantaine.

Ils parlent.

Et c'est assez touchant.

Vraiment.

Lui, même si ce n'est que le beau-père, on sent qu'il s'en soucie de ce môme, qu'il accompagne de tout son possible cette femme qu'il aime et qui tremble pour son enfant. Qui appelle régulièrement le vrai père là-bas vers Béthune pour lui donner des nouvelles du petit.

Elle, qui se force dans sa dignité à ne pas pleurer, pas tout de suite. Qui se force à expliquer. Ses douleurs de mère qui dut se résoudre à déposer une main courante après les menaces de son enfant. La galère à l'école. Les engueulades à n'en plus pouvoir. Ses fugues à répétition, tous les week-ends. Les retours le dimanche aprème où il comate dans le canapé jusqu'au lundi. Même qu'une fois, elle a trouvé une "boulette de tabac" dans une poche du blouson.

Des petites gens, vraiment.

Des vies minuscules.

On parle du juge pour enfants, qu'il est encore là pour protéger les mineurs en danger. Ils soupirent et on voit passer dans leurs regards le spectre de la DDASS des années 80 qui te plaçait un gosse en foyer selon le bon vouloir des bas de contention de l'aigrie moustachue : l'assistante sociale. Mais, non, c'est fini tout ça, en plus, la loi (qu'est pas conne pour une fois) oblige depuis 2002 tout travailleur social à rendre à la famille accessible son dossier. Tous les écrits officiels, signalements, notes de situation, tout le reste (ce qui est plutôt judicieux, passkeuh par exemple, quand tu dois faire lire à une femme violée par son alcoolique de mari depuis 10 ans son histoire et celle de la petite frappée par le père, t'as intérêt à être juste et vrai dans tes mots, d'autant plus que tu dois le faire lire aussi à l'alcoolique de mari violeur et violent ; mais je divague...).

Rendez-vous est pris pour la semaine prochaine.

Coup de fil du gamin entre temps. Il sera là le vendredi.

Tout roule presque tranquillou.

Coup de fil bien chelou de l'assistante sociale scolaire le jeudi.

Comme quoi le gosse serait "anarchiste" et guidé par un mentor plus âgé qui lui retourne la tête. Et que ça suffit à motiver un signalement judiciaire.

Juste la mère et le beau-père, le vendredi. L'air grave, les sales jours de pluie qui te calebassent la tête. Germinal quand la mine s'écroule.

Non, il n'est pas là.

Encore une engueulade.

Il s'est barré, encore une fois.

Juste avant, il leur a dit que l'assistante sociale du lycée avait prévenu le juge pour des éléments graves. Et qu'elle a fait un signalement en trois jours. Sans prévenir les parents. Sans le faire lire au gosse. Un signalement direct au juge, alors que ce doit être au procureur. Qu'elle a propagé des rumeurs sans chercher la nature des infos. Qu'elle a pas voulu rencontrer les parents alors que ceux-ci le voulaient. et qu'elle part en vacances quinze jours le lendemain.

Pas moins de six fautes graves, éthiques, inadmissibles.

Qu'on en a flingué pour moins que ça.

Qu'une vie de famille est en jeu.

Qu'elle vaut même pas le prix de ses bas de contention pour se pendre, cette pute.

On a la rage et on tente d'encaisser le coup, de rassurer la famille, de lui dire qu'on va essayer de rattraper le coup, que l'heure est quand même grave et qu'il faudrait qu'on voit le môme au plus vite.

Quinze jours pour rattraper le coup.

On tente d'appeler l'inspection académique pour exiger une copie du signalement et l'avis du chef de service qui a honteusement laissé passer cette merde.

Qu'ils sont en vacances, for sure.

Coup de fil le lundi sur mon portable du môme, il sera là le surlendemain au rencard avec ses parents.

Il arrive avec ses vieux. Regard pétillant, casquette à clous, sigle anarchie négligemment épinglé juste ce qu'il faut de travers sur le perfecto, docs coquées, t-shirt Exploited, collec de badges des Béru, quelques boutons d'acné que le Roaccutane peine à soigner.

L'entretien commence, je réexplique comment on bosse, les écrits qu'on fait nécessairement lire, que si le môme veut pas nous voir c'est presque tant mieux comme ça nous fait moins de taf, cette salope d'assistante sociale et ses bas de contention, qu'il aura beau se rebeller et écouter Crass, jusqu'à 18 ans il dépendra, qu'il le veuille ou non, de ses vieux même largués et cons mais qui se soucient de lui, qu'il le veuille ou non, il dit qu'il écoute bien sûr Clash et les Pistols, et puis des récents français, les Betteraves, les Vieilles Salopes, Guérilla Poubelle et les Sales Maj', pas Mon Dragon, il connaît pas. J' te prépare un CD du plus grand groupe de l'histoire du wack' n' wall...

Et puis ça parle un peu entre eux, de la bienveillance qui suinte, et même si de l'incompréhension, et même si cette crevure, et même si les parents et la révolte d'un ado, on a encore quinze jours, je lui laisse mon numéro.

Derniers mots, je sors l'appareil, regarde la mère, mets sur on :

" Vous savez, madame, ça c'est comme j'étais y a six mois (montrant ma plus belle crête de l'époque), et ben votre fils il est pas encore comme ça, pourtant ça m'empêchait pas d'être en réunion avec le Conseil Général des Hauts-de-Seine et d'être crédible, juste parce que mes mots...

- Ah, c'est vous, je vous aurais jamais reconnu...

- ...

- Parce que vous savez les lois..."

Je tends l'appareil au môme. Il voit ma crête. Clin d'oeil complice. Du haut de ses presque 17 ans.
















(ça c'était y a deux semaines, je revois le môme demain, le CD a été préparé...



Play list :

bolchevita - cinq heures
bimbo killers - mesrine
mon dragon - les cafards
mon dragon - 3x45 (berceau de vie / a new journey)
mon dragon - 343 salopes
mon dragon - viande
foxx, john - europe after the rain
headleaders - her ways are cold
band of holy joy - fishwives
slow motion - die siele
klaus nomi - simple man
tradi japon - l'internationale
idoli - maljciki
kortatu - jimmy jazz
motörhead - going to brazil
lsd - sur la zone (live glaz'art 2006)
tony truant - ce grand corbeau noir
endimanchés - la ballade à trottinette)
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MessageSujet: Re: joie du matin...   Mar 10 Mar - 18:58

Ubi t'es vraiment genial :bisous:
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MessageSujet: Re: joie du matin...   Mar 10 Mar - 22:23

Faudrait qu'on se parle de nos tafs des fois.
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ubifaciunt



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MessageSujet: Re: joie du matin...   Mer 11 Mar - 0:28

@ nietro : hi hi...

@ poï-cube : hi hi...
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MessageSujet: Re: joie du matin...   Aujourd'hui à 16:23

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