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 Un sage croate

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Zabos



Nombre de messages : 7159
Localisation : Entre deux guerres
Date d'inscription : 21/02/2005

MessageSujet: Un sage croate   Mar 23 Jan - 19:09

La scène se passe à Split, en Croatie. Nous déambulons, Olivier, Marianne et moi dans les rues de la Vieille ville, incluse dans l’étrange palais ruiné de l'empereur romain Dioclétien. Petits malins touristes de décembre, nous sommes très tranquilles. Point de foule, juste de l’âme qui se ballade entre les colonnes et les arches romaines qui parsèment cette ville où 3000 habitants vivent toujours dans les immeubles menus bâtis dans les ruines d’un empire un minimum réputé.

A la recherche du musée de la ville, c’est-à-dire le moins fréquenté, le moins subventionné.

Il y a la galerie Meštrovič, ce peintre et sculpteur mégalomane, il y a le musée maritime, l’aquarium, et les lieux où l’on se presse.

Au fond d’une ruelle pas si évidente à trouver, nous approchons finalement le musée historique. Dur de mettre la main et le pied dessus, parce que les ruines romaines font tellement partie de la vie quotidienne ici, de la récupération architecturale que le moindre immeuble pourrait être un musée.

Le musée historique est tout ce que l’on attend d’une association d’érudits de la fin du XIXème siècle, dans un roman réaliste. Sauf que nous sommes au début du XXIème. Une femme d’âge mur lève les yeux, sertis de lunettes, vers nous. Elle parle français avec peine, mais semble prendre un grand plaisir à l’exercer. On sent en elle l’une de ces mécaniques rouillées qui grincent et geignent, mais avec d’autant plus de bonheur que la rouille chute et disparaît par ce mouvement. Heureuse aussi de voir des gens.

Le musée n’est pas chauffé. Il est assez grand, bien tenu, avec des tas de documents, plans comparatifs, photographies anciennes, indices cartographiques et humains et même géologiques qui satisfont ma névrose de maîtrise et de compréhension de mon environnement. La muséographie, comme on pérore dan notre pays avec prétention est un peu chaotique par moments, la chronologie respectée avec beaucoup d’entorses, qui ne sont pas compensées par une ordonnance thématique. Déstabilisant, mais heureux. On finit par se laisser transporter, passés les premiers croquis, par ce grand déambulatoire entre les chapelles historiques de la ville, on erre avec bonheur dans ce musée glacial, vide de tout visiteur, silencieux, mais craquant de partout.

En bas, nous retrouvons, en sortant, la femme d’âge mûr. Nous parlons un peu. « Nous aimons parler français, nous les érudits croates ou slaves. C’est important. C’est la faute de Voltaire et Rousseau… ».

Un homme est là. Il s’anime. Cheveux blancs, veste côtelée, marron, au velours élimé, déjà brillant. Dégarni, une belle couronne de cheveux blancs. Il s’anime et déclame plus qu’il ne parle. Un véritable dinosaure plaisant, universitaire à la retraite ou au placard ?

Non, ancien croupier à Las Vegas. Son français est hésitant mais théâtral et grandiloquent, et le voilà parti à nous narrer avec ferveur sa ville, Split, ses anecdotes, ses travers, ses drôleries et l’occupation de ces « connards de fascistes italiens qui n’ont même pas été foutu d’empêcher les soldats de saccager les ruines romaines ! ».

Ses vingt ans, il les a passés à Paris. A l’époque. A l’époque, nous disait-il, on dansait. On dansait partout à Paris, tous les soirs, dans la rue. Apprenant qu’Olivier et Marianne sont Parisiens, il leur jette, avec son accent slave grandiose : « on danse encore dans les rues de Paris ? ».

Comme ça. Olivier ne sait que dire. Marianne se tient coite.

« Parce que, enchaîne-t-il après un silence, hochant négativement la tête, de sa voix qui roule par boyaux et appendices pulmonaires, parce que, c’est ça qui manque aujourd’hui au monde. C’est des gens qui dansent. Regardez-nous, en Yougoslavie : on dansé ensemble si longtemps, ça a été la guerre parce que l’on a cessé de danser. C’est ça qui manque au monde. Dansez, sinon c’est la guerre. La guerre ou la danse, il n’y a pas d’autres choix. Ou on danse ou on crève, parce que la danse, c’est la poésie, et le monde, il lui faut une révolution qui danse et fait de la poésie sinon nous sommes tous morts. Allez danser dans les rues de Pais, ne faites pas attention à ce que disent les ignorants, les besogneux, dansez ! »

Au milieu des ruines romaines. Au milieu de Split. Il nous a dit ça ? Oui, il nous a dit ça.

C’était un genre de sage tombé de nulle part qui nous a pris à la gorge.

J’ai beaucoup pensé à toi, compère Ubi, en particulier. Tu aurais aimé cet homme.

Il nous a mené par les rues et ruelles de la ville, s’extasiant aussi bien sur la perfection sculpturale de l’ordre corinthien que sur des chaussettes trouées pendant aux fenêtres.

Rien que pour cet homme, ces journées croates valaient la peine d’être vécues.
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http://dimanche-lorraine.blogspot.com/
ubifaciunt



Nombre de messages : 1743
Age : 38
Localisation : nanterre (pas mes rêves !)
Date d'inscription : 10/05/2006

MessageSujet: Re: Un sage croate   Mar 23 Jan - 19:36



From Split to Liège...
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http://www.article11.info
 
Un sage croate
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