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 Chronique d'une vie en province...

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Zabos



Nombre de messages : 7159
Localisation : Entre deux guerres
Date d'inscription : 21/02/2005

MessageSujet: Chronique d'une vie en province...   Lun 11 Sep - 13:26

09/09/2006



La tribu sans tête des transportés en commun. Aube floue, gris ténu qui s’emplit progressivement d’azur avec le jour qui pointe. Arrêt de bus à l’entrée du Cours Léopold, îlot de lumière sale, sans charme, souillée, îlot saucissonné par les chaînes tendue en travers des jambes des voitures pour leur empêcher l’accès au piétonnier Cours. Le long bus vert de la ligne suburbaine se glisse dans mon champ de vision et rampe en se tortillant par le milieu jusqu’à l’arrêt. Chauffeur serviable, pansu et débonnaire, tout droit sorti des Deschiens, qui s’est planté en affichant le numéro de la ligne au fronton de son bus, ce qu’involontairement je lui fais remarquer en m’enquérant avec comme un vieux doute de sa destination. Il tripatouille le bordel du clavier numérique en grognant pour –laborieusement- rectifier l’erreur pendant que je cherche de la monnaie pour payer mon « pass ». Brin de causette souriante mais embrumée, et à 6H30 pétantes, roule ma poule, direction Neuves-Maisons, 40 minutes de trajet en temps normal, mais à cette heure, un samedi matin, ce sera torché en une demie-heure.



Au paroxysme de la fréquentation de ce long bus à soufflet, nous serons trois péquins perdus dans les ombres mouvantes que les lumières mourantes du bus ne vaincront jamais. Un samedi matin dans la ville.

Ça cahote, ça bringuebale, ça rebondit, et je m’assoupis malgré tout. J’ouvre parfois un œil torve, je vois alors que nous sommes près des premières hauteurs de Nancy, les quartiers de mon enfance que traverse ce bus avant d’attaquer les premières pentes de Brabois. Le quartier, qui l’était déjà, a tourné encore plus résidentiel le long du boulevard Cattenoz. Le bar des Oliviers, que je voyais depuis le balcon quand j’étais môme, au feu, le bar où dès fois souvent, y’avait les voitures de flics, soit pour s’en j’ter un, soit pour en j’ter un qui s’en était j’té trop. C’est devenu une banque. Lisse. Une banque. Vulgaire. Un quartier résidentiel. Une banque.

L’escalade du plateau en tortillons, le plateau et ses trous bizarres qui sont des affaissements miniers, et la longue descente sur Neuves-Maisons, de l’autre côté du plateau de Brabois. L’épingle à cheveux où se tuent les jeunes en 206, puis la traversée, nez en avant, en plein dans la pente, sous la silhouette fantômatique des anciennes mines du Val de Fer, du long village dortoir de Chaligny, dont les lotissements bordéliques s’égarent le long de la route.

Ici Neuves-Maisons, tout le monde descend ! Mais c’est un bus, alors contrairement aux TER des Vosges, y’a pas un vieux contrôleur de la SNCF qui gueule ça dans le train, ce que j’aimais. Il fait timidement jour. Le Point Central de Neuves-Maisons. Au carrefour avec la route de Messein et de Maron. A l’époque des mines, ça devait être sacrément animé, ici, à cette heure-ci. Ça fait trente ans qu’elle est fermée la mine. Et les usines sidérurgiques aussi, à part les aciéries de la SAM, rachetée par des Italiens, et son assourdissant parc à ferraille qui résonne dans toute la ville jour et nuit. C’est immense, la SAM. Alors quand y’avait les mines et toutes les autres usines aujourd’hui rasées, ça devait être irréel, Neuves-Maisons. Je me dis que mes élèves de cette année sont les petits-enfants de ceux qui travaillaient ici.



7H05. Nez bouché, j’entre au Central. Le Central, c’est un bar. Joie du formica, exagération du marron. La lumière, avec cette débauche de marron, blanche à l’origine, a la couleur jaune d’un os usé par le temps, la pluie et la lumière. Dans un coin, une femme obèse souffle bruyamment, fume une clope et crache régulièrement en une toux grasse ses poumons par paquets de douze. La patronne est une femme blonde, avec de la teinture plein les tifs, sans âge comme il se doit, tout comme son chemisier qui cumule dangereusement les fleurs et la collerette en dentelle grossière. Neutre, elle me sert un café en lisant le journal. J’embarque la chose, je m’installe à une table et je commence à écrire ceci. La femme aux poumons en roquefort éructe une effroyable quinte de toux, sa cigarette lui échappe des mains. Elle cherche pendant cinq bonnes minutes à retrouver son souffle déjà aléatoire.

C’est autrement silencieux qu’un bar de ville. Point de radio beuglante, d’agression débile publicitaro-musicale, sertie de l’engouement crétin d’un animateur poussant à la joie et au travail dans la bonne humeur, selon la méthode secrètement maoïste de la radio occidentale matinale. J’apprécie ce calme que seules les glaires pesantes de la femme sans souffle, et les murmures agacés de la patronne à la lecture des pages locales de L’Est Républicain viennent ponctuer, dans cette pièce qui s’est figée en 1971. Pourquoi 1971? Pourquoi pas.

Un type en bleu de travail, vivant, avec une moustache, des grolles de sécu, et une caisse au bras, entre alors que, 7H25 à la pendule, je me lève pour partir au collège, déposant ma tasse vide sur le comptoir. Comme dans les films, il soulève légèrement sa casquette noire entre son pouce et son index replié et marmonnant un « salut » à l’adresse de la salle presque vide.

Je marche vers le collège dans la fraîcheur merveilleuse du petit matin d’une chaude journée de septembre, et je me dis que c’est inévitable, je vais me prendre d’affection pour cet endroit, à un moment donné.
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http://dimanche-lorraine.blogspot.com/
 
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