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 Liberté horizontale

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Zabos



Nombre de messages : 7159
Localisation : Entre deux guerres
Date d'inscription : 21/02/2005

MessageSujet: Liberté horizontale   Ven 11 Aoû - 17:01

[Ebauche premier jet tout ça, de cet après-midi, sans but précis]

C’était bien. C’était parti vite. Y’avait pas eu de morts. Enfin pas au début. Et puis pas chez nous. Ça avait fusé de partout, les coups de feu. Ils ne l’attendaient pas, hein, ça ils ne l’attendaient pas. Ils n’ont rien vu venir. Quatre ou cinq se sont effondrés. La bonne odeur de la poudre. Les autres se sont repliés éberlués, sans comprendre ce qui leur arrivait. Ils se faisaient tirer dessus. Un truc dingue.

Moi, ça allait. J’avais un sourire. C’était bon de voir ce tas de pantins se replier comme ça. On tiré encore. Au moins cent qu’on était. On les a arrosés avec des calibres variés. Et là ils ont cessé de se replier. Ils ont couru. Comme des fous, dans tous les sens. Je pense qu’on en avait déjà abattu quoi… sept ou huit ? Oh oui, au moins. C’était beau à voir. Ça allait durer. C’était parti. On ne nous arrêterait plus.

Bon. Je repense à ça en essayant de trouver une position qui soulage mon dos. Mais la pièce est si exiguë que je ne peux pas étendre les jambes. Et mon urine me fait mal, elle cisaille mes cuisses là où presse mon pantalon. Les autres sont silencieux. Je ne les entends plus. Y’a quelques heures, Marc est parvenu à s’emparer de l’arme d’un garde. Comme je te le dis. Il s’est flingué. Il voulait encore leur tenir tête. Ou peut-être qu’il voulait se trouver une façon de fuir. Moi j’aurais flingué le gars avant. Enfin, moi… je dis ça… j’en sais rien. En même temps, avoir une chance de partir comme ça, faut vraiment pas la manquer. C’est sûr. On ne sait jamais. Faut être rapide.

Marc avait, peu après de la bataille, amené tout le monde vers le haut des boulevards. On nous a opposé, dans l’urgence, que des mecs de base, tu sais, chemise bleue claire et képi. Ils n’avaient pas tous de pétard. Un carnage. On en a étalé au moins la moitié. C’était moins beau que les balèzes en armure. Ceux-là, on voyait leurs tripes, leur sang. On s’y fait vite. Enfin, on les imaginait plus facilement avec une famille prendre le petit jaune sur la terrasse derrière le pavillon le dimanche. Mais on ne voulait pas s’arrêter à ça. Il n’était pas question de se restreindre. On nous avait trop volé. C’est chacun son tour. C’est du donnant donnant, Tu m’donnes un coup, j’te rentre dedans. Et drôlement, qu’on leur rentrait dedans. Drôlement. Avec Amine et Sarah, Marc a nargué les blessés avant de les flinguer un par un. Amine avait perdu son père dans un accident sur la chaîne où il bossait. Parce qu’il n’y avait pas de sécurité, de barrière, et que le moindre faux pas faisait tomber quelqu’un dans l’embouteillage. Dommage. Sarah a élevé ses enfants dans un bidonville. Ses gosses dormaient dans une voiture, en été. Un coup, les flics sont arrivés le matin. Garde-à-vue. Quarante-huit heures. Ils ont rien voulu savoir. Ses trois mômes sont morts déshydratés dans la caisse. Et puis Marc, sa femme a été violée dix-huit fois par un escadron de maintien de l’ordre. A la fin, ils l’ont jetée à leurs chiens. Elle est morte.

Alors autant dire que sur le pavé, le sang coulait. Autant dire que les tripes volaient, que Marc ne se rassasiait pas de sa moisson. Il en a tué seize de sa main, des poulets blessés. Seize. Et lentement.

Si seulement je pouvais m’allonger. Des pointes de douleur cisaillent le haut de mon dos, et mes reins sont un vaste champ de ruines. La plante de mes pieds est tendue par les crampes. Je veux bien qu’ils me tuent, c’est ce qu’ils vont faire. Mais je voudrais pouvoir m’allonger encore. Je ne veux pas mourir en ayant mal. Je veux mourir reposé. Ça crie à côté. Sarah se fait battre. J’entends le bruit sourd des matraques. Quand des pas ou des voix passent dans le couloir, on tend l’oreille, et selon l’endroit où cessent les pas, on essaye de savoir qui est la victime. Là c’est Sarah. Quand nous sommes arrivés, ils ont forcé certains d’entre nous à la violer contre une cellule avec un lit. Certains d’entre nous l’ont fait. Il ont eu une nuit de repos. Et le lendemain, ils ont été obligés de passer la journée avec elle dans une cellule. Ils se sont battus. Certains ont pleuré. D’autres ont demandé pardon. Elle en a tué un. Des gardes riaient. Nous sommes devenus des fauves. Mais je voudrais juste une fois pouvoir m’allonger et fermer les yeux en paix, rêver.

On avait investi la place, les gens venaient nous voir. On nous félicitait timidement, on nettoyait, on évacuait les cadavres. On a cassé les vieilles statues, on s’est mis au travail. C’était le premier quartier libre. Nous étions de plus en plus nombreux. On a fait ce qu’il fallait pour réparer les dégâts du temps dans les immeubles misérables, on a donné à manger à toutes ces familles africaines qui vivaient là sous des bâches. On a commencé à leur construire des abris. Des petites maisons en bois. On s’était bien retroussé les manches. Des gens venaient d’autres quartiers nous rejoindre.

Mais un jour la place était encerclée. Par des gars lourdauds en armes. Ils ont tiré des trucs, du gaz. Amine a eu le temps de se dresser pour tirer sur eux. Une balle lui a arraché un côté de la tête avant même qu’il ne presse la détente. Tous, on est tombés. En faisant des bruits flasques, en gémissant faiblement.

Le temps passe lentement. Les crampes insupportables ont gagné mes cuisses, ma nuque est raide. Je me pisse dessus. Je baigne dans ma merde. Et je suis dans le noir. Les cellules ne sont pas toutes pareilles. D’autres sont plus grandes, nues, et blanches, lumineuses, aux perspectives sans fin. Au bout de trois jours, cette lumière donne d’intolérables migraines. D’autres sont soumises constamment à un haut volume sonore, des sons industriels. Moi je ne peux pas m’allonger. Depuis combien de temps nous sommes là ?

Sur la place, quand on s’est réveillé, on était tous enchaînés. Les flics ont exécuté d’une balle dans la tête tous les gens qui nous avaient rejoins. Y’avait du boulot, ils ont mis fin à la vie de 821 hommes, 929 femmes et 286 enfants. Deux jours. Deux longues journées. Ils ont fait ça tranquillement. Les gens entravés se sont laissé tuer tranquillement aussi. On n’a pas trop entendu de cris ou de pleurs. Beaucoup d’insultes et de malédictions lancée dans un souffle entre des dents serrées. Des gestes, plus, une môme qui se serre plus contre sa mère, faisant mine de l’enlacer malgré ses bras attachés au moment où on la met en joue. Un homme qui crache. Une femme qui sourit.
Nous, rien. On nous a emmenés. Nous ne méritions pas de mourir à leurs yeux. On nous a emmené dans cette prison spéciale. Et on y reste.

Les crampes me possèdent entièrement. La douleur est assez insupportable pour que je pense bientôt mourir. Je voudrais juste m’allonger une dernière fois. C’est ça. Il y a au moins dix fois que je me sens mourir ici. A chaque fois je vis, et je souffre. Mais si c’était la bonne ? Et moi qui ne me suis pas allongé !
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