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 Au début de la nuit - Douleur

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Zabos



Nombre de messages : 7159
Localisation : Entre deux guerres
Date d'inscription : 21/02/2005

MessageSujet: Au début de la nuit - Douleur   Mar 11 Juil - 8:53

Au début de la nuit




Au début de la nuit, y’a encore la distraction de l’accident. La distraction, ça aide. Ça distrait, si tu veux un scoop.

Je t’explique :

La nouveauté. Quand t’as jamais vu un service des urgences, ni de près, ni de loin, t’as moins mal. Rien que ça, au début : tu es aux urgences, et en fait, rien n’a l’air urgent. Tu te doutes qu’il ne faudrait pas grand chose pour que ça dégénère en cohue, en chaos, mais tout tient à un fil, et ça tient. Et puis ça tient aussi parce que les gens qui bossent là, ils s’en foutent de ta douleur. Ils ont raison. Ils ne feraient pas ce métier aussi bien s’il se sentaient trop concernés. Ils savent quand ils peuvent lâcher la bride et te parler à toi, le gars qui a mal, plutôt qu’à ça, l’unité supplémentaire à traiter. S’ils te prennent tout le temps pour le gars qui a mal, il faudrait qu’ils soient un gars par gars qui a mal. Et ça c’est un truc qui n’existe pas, à part peut-être en Scandinavie, d’après PPDA, source ô combien crédible.

Alors on t’embarque, on te débarque, tu vois du faux-plafond, des portes entrouvertes avec des gens couverts de sang, des regards vides, des familles attablées autour du festin de douleur d’un proche. Tu roules et le brancardier il a une gueule vu par en-dessous. Et comme t’as jamais de ta vie été sur un brancard, et que tu es parfaitement lucide, tu peux te permettre d’être curieux, de t’extasier devant la vétusté pompidolienne, peut-être même antérieure, de cet hôpital. Tu glisses comme quand les réalisateurs ils veulent te faire croire, au cinéma, que tu es un oiseau. Entreposé seul dans une petite pièce à fenêtres hautes, que le soleil chauffe à blanc, tu attends. Tu fais le tour des choses. Les paquets. Les machins. Les machines. Tu lis tout ce que tu peux. Tu comprends rien.

Et vient un moment où tu te rends compte que ta distraction ne s’impose plus d’elle-même. Que tu recherches cette distraction, que plus rien ne l’alimente tellement la pièce est vétuste. Et y’a comme un truc qui te tire par le bras, alors que tu continues de regarder distraitement ailleurs. Ça insiste. Ça t’entraîne, et tu te laisse faire, comme si de rien n’était, dans ton autisme passager. Et à un moment, ton attention finit d’être projetée vers ton environnement, et réintègre ton corps. Assez brutalement.

C’est à ce moment-là que tu prends conscience, soudain, que cette espèce de douleur passive, lascive, demeurée jusqu’alors de l’autre côté de ton étonnement, débarque au triple-galop et te chope à la gorge, envahit tout ton champ de vision. Pendant un moment, tu ne cherches même pas à te débattre, tant ta société de consommation, de confort, moelleuse, anesthésiante, ne t’a jamais préparé à ça. Tu as envie de crier, d’appeler à l’aide, mais ta même éducation, qui t’as appris à souffrir en silence, à avoir honte d’être en état de faiblesse, t’en empêche. Et la douleur, elle, elle fait son boulot de douleur, sans trop se soucier de toi. Sinon elle ne s’en sort pas. Elle travaille, elle, môssieur, pendant que tu te prélasse sur un brancard…

Au bout d’un moment, tu réagis : ton oreille continue de percevoir des sons. Malgré tout. Tu cherches la prise, et à un moment c’est bon. Tu trouves. Ça se connecte. L’environnement reviens, tu te projettes à nouveau vers l’extérieur, et la douleur reflue en ronchonnant dans sa tanière. Tous ces bruits incroyables d’un service d’urgences. Un brouhaha général composé de dizaines de situations particulières et sans lien entre elles. En se concentrant, à défaut de les comprendre, on les isole une à une. Le temps est long, entre deux trimballages en brancard qui roule, mais ça passe. Le son se renouvelle et module cent fois plus que l’image. Le son est une bénédiction.

C’est à la maison, quand tout le monde dort et que tu es seul, que les choses deviennent critiques.

La Longue nuit. L’image du tunnel, rabâchée, est pourtant si vraie. Un long tunnel sombre, interminable, où chaque flash de lumière blanche aperçu du coin de l’œil fatigué est un éclat de douleur. Et ça n’en finit pas. Dans ton quotidien, dans l’obscurité, la distraction est faible, presque inexistante. Et tu ne bouges plus. Ta jambe immobilisée souffre. Les mouvements élémentaires ne distraient plus tes muscles tordus. Ton pied blessé, tour à tour, va éclater, imploser, se recouvrir de milliers de canines voraces, se tordre en tous sens, s’étirer et se ratatiner, toute une gamme incroyable de sensations, une sorte de génie nerveux et sensitif.

L’air de rien, une certaine concentration est requise pour essayer de discerner toute cette palette. L’air de rien, tu projettes à nouveau ton attention, et même si cette fois, l’assaut est trop violent pour être repoussé, il est au moins contenu dans une certaine mesure. Etre son propre sujet d’expérience, de curiosité, aide à combattre par le flanc ce qui nous assaille frontalement.

Mais c’est sans compter sur le temps. Le temps c’est de l’énergie. Et avec l’obscurité, le temps s’éternise. Sans se soucier de toi, lui non plus. Les heures traînent. Le jour et ses bruits urbains se font désirer. Longuement. Et l’énergie file plus vite que le temps, manifestement. Et l’endurance disparaît. Et la concentration s’effondre. Et l’assaut porte ses fruits. Comme ta conscience n’est pas d’accord, tu vas vomir. Je ne sais pas si tu comptes expulser de ton corps cette chose qui te tient dans son étau, mais ça ne marche pas. Tu vomis, ton estomac, ton corps entier manifeste un violent désaccord, et plutôt que de s’adresser à la douleur, il s’adresse à toi, et tu vas très mal.

A ce point, tu ne te sens pas seulement sans défenses, mais dépassé. Une seule chose en vue : il faut que ça cesse maintenant. Tu ne sais pas comment, tu ne sais pas pourquoi, mais il faut que ça cesse. Maintenant.

Peu après, première prise d’antalgiques. En quelques minutes, la douleur tombe. Elle se vide de sa propre consistance. Elle fuit par tous tes pores. Et son cadavre mort-vivant va se terrer loin du champ de bataille qu’elle dominait peu avant. Tu la vois toujours, enterrée dans sa tranchée, ses aiguillons dépassant à peine de son trou, juste derrière la limite de ta conscience. La guerre de positions, d’usure, longue, dure, vient de commencer. Après les beaux assauts sabre au clair du début de ta blessure, la médecine vient équilibrer les choses, elle entre en guerre, et chacun s’enterre pour une longue période de calme troublée parfois de violents assauts se soldant sur un match nul après lequel chacun retourne dans sa tranchée.

La Première guerre antalgique vient de commencer en moi.
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http://dimanche-lorraine.blogspot.com/
GRODEB



Nombre de messages : 6
Age : 50
Localisation : La Terre,...
Date d'inscription : 19/06/2006

MessageSujet: .../...   Dim 16 Juil - 2:15

L'antalgie, lente agit !
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