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 Le Travail

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Zabos



Nombre de messages : 7159
Localisation : Entre deux guerres
Date d'inscription : 21/02/2005

MessageSujet: Le Travail   Jeu 17 Mar - 1:36

Il a quelques mois, mais vu l'actualité "sociale", je le ressors des cartons.

Sûrement que toutes les idées qu’il avait eues, avant, valaient la peine d’être défendues, mais là, ici, maintenant, de quel intérêt étaient-elles ? Qui trouverait le moindre intérêt à réclamer la grève générale, à aller monter un commando contre les briseurs de grève, qui ?

Il allait travailler aujourd’hui pour la dernière fois. La toute dernière. Il ne savait pas s’il devait s’estimer heureux d’avoir été de la génération de ceux qui s’usaient la vie sur des machines monstrueuses et d’échapper aux règles des nouvelles générations qui connaissaient l’intérim, les contrats d’insertion, les formations, le PARE et toutes ces foutaises à la con. Qu’est-ce qui valait le mieux ? Bien sûr, il avait la tentation de se dire « au moins de mon temps, on s’entraidait, et surtout, on était fiers d’être ouvriers… ». Il avait envie de se le dire, envie de se laisser aller, c’était largement plus simple.

Mais tout était là, devant lui, il n’avait qu’à ouvrir les yeux : l’atelier, immense hangar en partie désaffecté, à la toiture chancelante, l’atelier gris, noir, sale, humide, poussiéreux... une carcasse en train de mourir, c’était de ça qu’il devait se sentir fier ? Fier d’avoir été ouvrier… ailleurs peut-être, dans une autre époque… pendant quelques mois en 1936… pendant quelques mois en 1917… et puis après ?

Que ce soit en URSS, en France ou aux Etats-Unis, les ouvriers avaient continué de crever sur leurs machines les poumons défoncés, la peau crevassée, la tête en bouillie. Pour des idées… on envoyait les hommes à la guerre, pour des idées, et puis on les envoyait à l’usine aussi. Mais rien n’avait changé. Il savait que son départ à la retraite était souhaité par la direction de l’usine, il savait que depuis dix bonnes années, bien des choses avaient été tentées pour virer les plus anciens, qui ne tenaient pas les cadences. Marco, Jean, Habib, Hugo, Pedro, Lucien, Wojtek, tous avaient été renvoyés les uns après les autres pour divers motifs stupides. Pour les premiers, on s’était mobilisé, à l’atelier, on s’était serré les coudes, pour résister. C’était en 1987 que ça avait doucement commencé, avec Hugo. Leur révolution perdue, des anciens étudiants contestataires, reconvertis dans le business, faisaient des coupes claires dans les usines, comme pour punir les ouvriers d’être restés méfiants en 68, d’avoir préféré se fier à l’Humanité qu’à eux. Les premiers temps, oui, il y avait eu la solidarité, encore. Et la CGT y croyait encore un peu.
Et puis ça s’est délité très vite. Tout s’est effondré en quelques années, murs, soviétiques, PC, CGT et atelier. A force de prendre des coups, la solidarité est partie dans le même évier que la révolte, direct dans le trou. On ne disait plus rien. On avait peur d’être le suivant. On se faisait tout petit.

Assommé. Il était assommé. Il n’en pouvait plus.

Il était arrivé jusqu’au bout, lui, avait passé le cap de l’an 2000, et pouvait s’en aller profiter de son pavillon dont il payait encore les traites, de sa famille. Sa famille… ça voulait dire quoi ? Sa vie elle s’était déroulée ici, à l’atelier. Sa famille… son corps était soulagé de penser qu’il allait avoir maintenant quelques années avant la mort pour essayer de se soulager des contraintes endurées pendant quarante longues années sur ces machines. Mais son esprit taillait la campagne dès qu’il essayait d’imaginer les journées longues, très longues, avec sa femme, le chien, dorénavant, les longs moments à ne rien se dire, parce qu’ils n’avaient rien à se dire. Le chien. Ce vieux clebs qui remue la queue quand on lui parle mais qui ne comprend rien. Rien à rien.

Il ne lui restait même plus le syndicat. Il avait quitté la CGT bien plus tôt. Et le PC aussi. En 1989. Il n’y croyait plus. Budapest, Prague, la répression à Berlin, l’Afghanistan étaient venus à bout sa foi. La perestroïka, Gorbatchev avaient été un grand espoir pour le monde entier de voir enfin se terminer la guerre froide, mais on oubliait que c’était aussi la défaite morale de millions d’ouvriers qui avaient cru pour certains jusqu’au bout que l’URSS était la terre du socialisme accompli, que c’était, malgré tout, encore possible. Finalement… les anarchistes avaient peut-être raison, à l’époque. Peut-être.
Les jeunes ne voulaient plus être ouvriers, ils en exaltaient le mythe pour se donner un genre, et puis des visages du Che partout, des étoiles rouges, des CCCP et autres icônes. Et ils étaient fiers de les porter non pas pour ce qu’ils représentaient, mais seulement fiers d’eux-mêmes, fiers d’être enfin assez extravertis pour oser porter ça et les envoyer à la face d’une société dont les élites, faussement effarouchées, possédaient toute la batterie nécessaire de produits et de carrières pour les faire rentrer dans le droit chemin le moment voulu. Ces jeunes qu’il aurait parfois voulu tuer n’auraient pourtant pour rien au monde admis de foutre les mains dans la graisse de l’atelier, ne serait-ce que cinq minutes.
Et le mur était tombé. Et l’immense aveuglement avait cessé en quelques minutes. A l’époque, il avait été soulagé. Que tout ça s’arrête enfin. Ce malaise. Il savait depuis des années sourdement que la tromperie était colossale, et ne rêvait, depuis des années, que ça cesse enfin, qu’il soit libéré.

En quittant le syndicat, puis le parti, il avait perdu beaucoup d’amis. Quand tu as vécu avec et pour le syndicat pendant une grande partie de ta vie, que tu le quittes, tu perds en même temps toute sa sociabilité, les gens ne te parlent plus, tu croises dans la rue untel de la cellule de l’entreprise X, il ne te regarde plus. Tes amis syndiqués s’éloignent. Tu y perds beaucoup. Ton réseau de vie s’effondre.

Passer les longues journées avec sa femme. Son chien. Dans le pavillon en banlieue. La panique le prenait aux tripes tandis que Mohamed débouchait le crément bon marché dans l’atelier.

« Allez, vieux, à ta santé, à ta retraite ».

Il paniquait de plus en plus. Les autres étaient là, autour de lui, des étrangers. Il se sentait partir, comme lentement en train de devenir invisible. Il était déchiré. Cesser ce travail de bête. Sa femme. Son chien. Son pavillon. Le crément était acide. Le chef d’atelier arrivait.

« Eh bah salut, content d’avoir travaillé avec toi ». Serrage de main.

Il repartit aussitôt sans oublier de dire aux gars que c’était une pause exceptionnelle et qu’il faudrait penser à s’y remettre. Personne n’avait rien dit, d’abord. Guillaume, encore à la CGT, avait alors lancé un « vous inquiétez pas patron ! » enjoué. C’était trop. Il les voyait eux tous, déjà morts, et lui invisible. Il n’y avait plus rien.

Il quitta l’atelier sous les saluts des autres qui l’exhortaient à revenir les voir de temps en temps.

Voilà, c’était fini. Il passa chez Daniel, au coin de la rue, et commanda un blanc. Comme tous les jours. Ici aussi on savait. On lui parlait. Retraite. Bon temps. Temps. Pêche. Vacances.
Et lui pensait : sa femme. Son chien. Son pavillon. Longues journées.

Avoir été ouvrier. Fier. Fier d’avoir été exploité par les uns et les autres. Fier d’avoir été le larbin des patrons. Fier d’avoir été le larbin de la CGT. Fier d’avoir été trompé par Staline et Thorez et leurs successeurs. Fier d’avoir crû en ce qui s’est effondré en quelques mois.
Fier d’avoir perdu sa vie à s’esquinter sur une machine. Fier d’avoir une femme. Un chien. Un pavillon.

Après un second blanc, il décida de se pendre. A la baraque de pêche, au bord de l’étang, sous l’autoroute, il trouva le nécessaire.

« Le travail m’a tué. Dans une prochaine vie, je n’aurai pas de maître. Pardon » laissa-t-il comme épitaphe.

Nancy, 6 octobre 2004, en écoutant Mano Solo et Zabriskie Point

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