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 Et si on laissait tomber cette histoire de vin?

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Zabos



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Localisation : Entre deux guerres
Date d'inscription : 21/02/2005

MessageSujet: Et si on laissait tomber cette histoire de vin?   Sam 28 Jan - 3:20

Et finalement si on laissait tomber cette histoire de vin ?

Ça on était tous d’accord. Marcel venait de se placer en lointain connaisseur du liquide rubis, et de râler, comme si du vin pas cher c’était insulter son larfeuil qui était pourtant pas plus garni que le nôtre.

Marcel il était pas méchant, et puis on pouvait le comprendre, il avait eu une vie pas drôle, même qu’à quinze ans il travaillait déjà. S’il faisait un joyeux misérabilisme là-dessus, on n’oubliait jamais de le lui rappeler quand il disait que les jeunes z’ont qu’à bosser au lieu de se plaindre.

Le truc, avec Marcel, c’est que le rouge, même le bon, ça lui faisait la mémoire courte. C’était un garçon qu’oubliait vite. Il habitait toujours ce vieux trois pièces du Faubourg avec sa maman, la madame Aubry. Une Vosgienne. Elle avait quitté sa montagne un coup, et puis mis ses jeunes au boulot. Le Marcel à la mine, à Neuves-Maisons, au Val de Fer. Et puis Henry, on disait Henry, pas « le » Henry comme on fait normalement, il avait été instituteur. La mère Aubry au début elle voulait pas. Dans la famille on avait son honneur, tu vois, on n’allait pas frayer avec ces instituteurs républicains qui voulaient plus de la messe en latin. Comme elle disait la mère Aubry, y vont pas nous le saloper mon gamin avec leurs idées de juifs communistes. Mais ça lui a coupé la chique quand c’est son Marcel qui a fait le Communiste. La grève de 48 au Val de Fer, c’était quelque chose. Marcel, bah il fait comme ses poteaux, il a fait la grève, quoi. D’abord s’il l’avait pas fait, bah il aurait eu l’air con. Et puis sur les piquets de grève, tu pouvais choper du pif gratos pour te réchauffer. C’était du temps que le Marcel il était pas encore regardant sur la bibine.

Enfin, je dis regardant, n’empêche que le vin, là, celui qui lui plaisait au début, qu’il faisait des histoires, n’empêche qu’il l’a bu ! Et pas qu’un peu.

Marcel avait pris sa carte. Ça avait fait des tas d’histoires. Même si Staline avait l’air assez gentil, aux dires de la mère Aubry… Henry surtout avait pas aimé ça. Il avait un peu renié son frangin, et la mère Aubry était pas si chienne et elle aimait bien le Marcel quand même. Même communiste. Henry il avait une fois appelé la police pour son frère qui était gréviste. C’est la gendarmerie qui était venu.

« Faut pas s’y tromper, c’est fini l’occupation, que lui avait dit de but en blanc le brigadier. Vot’ frère il est gréviste, moi qu’est-ce que j’y peux… pis faut les comprendre, c’est pas drôle toujours pour eux ».

Henry avait bien insisté, et que c’est un communiste, mais le brigadier il avait haussé les épaules, et puis, disait-il, « c’est pas mes affaires ». Le brigadier, il était pas très courageux. Devant les piquets de grève, il faisait le dos rond. Pas un mauvais bougre. Il portait pas très bien l’uniforme. C’est pour ça qu’il est gentil, comme disait la mère Goncalves de Neuneu. Un gendarme ou un soldat qui a l’air d’un idiot dans son uniforme, c’est pas un homme foncièrement mauvais.

Henry il frappait ses élèves. C’était l’école républicaine. Il leur donnait de bonnes raclées, même qu’un jour le directeur lui a dit de se calmer. Bon, il a continué de leur donner des coups de règles, sur les doigts, et aussi les claques. Quelques fessées. Mais enfin tout ça c’était réglementaire. Henry il aimait bien l’ordre. Il aimait bien que les choses soient claires et rangées. Il disait que son métier c’était comme un celui d’un missionnaire. Il avait un message, une bonne parole à faire passer à ses élèves. Quelque chose de sacré. Marcel ça lui faisait un peu peur, les choses sacrées, il se sentait tout petit, et puis souvent en colère de se sentir comme ça. Et puis Staline il disait que la religion c’était pas bien. Dès fois il se disait qu’on aimait Lénine comme Jésus avant quand il allait à l’église. Mais il s’en voulait. Bien sûr, ce n’était pas pareil. Jésus, tout Jésus qu’il fût, n’était pas le petit père des peuples, lui.

La mère Aubry elle a arrêté de parler à Henry quand Henry a envoyé un môme à l’hosto après l’avoir tabassé à la fin d’un cours. Grave. Le jeune risquait d’être paralysé. Parce que le môme lui avait répondu. Il lui avait dit d’aller se faire foutre. Comme ça. De but en blanc. Marcel, au bar, il disait souvent que les jeunes n’avaient plus de respect, de nos jours. Sauf que tu vois, nous on évitait de lui reparler de son frère en 1952. Quand son frère avait fait ça, Marcel il avait eu honte. Dans le quartier. A Neuves-Maisons. La mère Aubry, bah c’était une mère, elle avait le respect quand même, dans le Faubourg, à Nancy. Mais le Marcel, dans son quartier de Neuves-Maisons…

Henry il était mort pas longtemps après. La mère elle a pas été à l’enterrement. Le Marcel il y a été. Dans le cimetière plat de Neuves-Maisons, et son église toute droite. Y’avait pas trop de camarades. Mais y’en avait. Des pays. Lui, il lui pardonnait à Henry, parce que Henry, il avait pas les copains comme lui. Mais il avait pas pleuré. Comme la mère, il avait dit qu’il voulait pas pleurer sur un type qui tape des gosses. Même que le curé il avait fait semblant d’avoir pas compris que Henry s’était suicidé. C’est parce qu’il avait pas les copains, qu’il s’était foutu en l’air. Sinon…
La mère était même pas venu. Marcel avait une grosse peine…

Après le Marcel, il était devenu gros, il avait des femmes souvent, mais on disait que c’était des catins. Et puis le parti avait décliné. Il avait déconné. Et les copains aussi. Et la mine aussi.

Marcel il avait bu, et quand la mine avait fermé au début des années 80, il était plus tout jeune. Il est rentré à Nancy habiter chez sa maman, c’était pas grand. Il a quitté le parti. « Ça ressemble plus à rien » qu’il disait.

Là, maintenant, il est toujours là, avec sa retraite qu’il boit au croisement du Faubourg, à la brasserie. Moi je le connais bien, le Marcel. Il est devenu un peu con le Marcel. Maintenant il vote FN, le Marcel. Comme j’te dis. Moi et les vieux copains, on n’aime pas trop ça. Mais en même temps, c’est le vieux Marcel, c’est not’ pote de turbin, ça a pas toujours été facile pour lui, il a été tellement trahi… pis il a pas eu de femme. Tu plaisantes, mais les femmes, ça vote moins FN. Au début on comprenait pas trop… le Marcel, c’est un facho… pis j’y ai pensé… demain si y rencontre un Aziz-crève-la-dalle dans la rue, il va lui payer la bibine et un repas chaud, pour avoir quelqu’un avec qui causer. Surtout si c’est un Aziz, il doit pas être d’ici et doit avoir des trucs à raconter… Alors ça veut dire quoi ça ?

Moi ce que j’aime pas, je me suis dit, c’est les grands bonhommes en costards qui mangent de la misère au Marcel pour gagner des élections et descendre en pleine rue les Aziz qui sont les potes au Marcel, alors que leurs voix viennent du Marcel. C’est ces bonhommes que j’aime pas. C’est pas Marcel.

Un jour, le Marcel, il va s’en rendre compte, et ça va barder sévère… on touche pas aux potes du Marcel, même si c’est des Aziz… sinon le Marcel, il te fait la tête au carré. Il est comme ça le Marcel. C’est un bon gars quand il veut…

Zabos, 28/01/2006
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