Forum sur la culture alternative
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  Connexion  

Partagez | 
 

 L'été 2000

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
BritFox



Nombre de messages : 2343
Localisation : Open Space
Date d'inscription : 19/09/2005

MessageSujet: L'été 2000   Jeu 29 Sep - 17:31

Il est dix heures, le matin… Big Steve me regarde avec ses yeux vitreux. Il porte bien son surnom. Il est énorme, blond ou roux selon la lumière, la démarche chaloupée qui sied si bien à sa corpulence. Comme nous tous il amène des fûts de bière depuis l’arrière cour jusqu’à la réserve, derrière le bar. Il me regarde parce que comme moi il en a marre… les fûts pèsent lourds, ils sont remplis… Au début il suffit de les faire rouler, mais au pied de la porte de la réserve, il y a une marche. Ce simple dénivelé nous oblige à soulever les fûts, brièvement, mais à chaque fois au prix d’un effort violent. A ce moment, cette marche est notre pire ennemi. Nous avons bien une pensée malveillante pour notre patron qui ne daigne même pas installer un plan incliné, mais nous détestons par-dessus tout cette mini falaise artificielle.

Big Steve s’interrompt… il s’essuie le nez d’un revers de son bras massif. Il saigne. Il me jette un coup d’œil rapide, pas vraiment gêné, plutôt vitreux et inexpressif, comme le précédent. Après tout, qu’est ce ça peut lui foutre que j’assiste, incrédule, à la conséquence directe de sa surconsommation de cocaïne… Pour lui, je ne suis qu’un étudiant français, ce qui fait de moi un élément extérieur à son univers. D’ailleurs il a raison, je ne suis pas plus choqué que ça, je commence à bien le connaître.
Et puis depuis que je suis ici j’ai du réviser mon système de valeurs et mes seuils de tolérance pour avoir une chance de m’adapter et d’apprécier le quotidien.

Soudain, un éclat de rire : Steve (un autre) a vu le nez de Big Steve «for fuck’ sake man, you could’ve shared ! » Big Steve esquisse un sourire, et je me surprends à faire la même chose. Le Steve qui vient d’arriver ne pourrait pas s’appeler Little Steve. C’est un gars de Sheffield, musculeux, portant des traces d’incidents divers et variés sur le visage. Ses poings sont usés tellement ils ont servi.
Il a tenté de les utiliser sur moi une fois, alors que je venais de refuser de faire la vaisselle, heureusement qu’un de ses camarades est intervenu, je ne donnais pas cher de ma peau…
Depuis il m’aime bien, il a apprécié le fait que je refuse jusqu’au bout, malgré l’évidente imminence de sanctions physiques. Le pire c’est je l’apprécie également.
Au début je le considérais comme une brute sans cervelle (et au crâne rasé), et j’entretenais un certain mépris à son égard, proportionnel à l’adoration que ces copains lui portaient. Finalement, et avec un peu de honte au fond du cœur, je sais que j’éprouve une certaine fierté à être son pote. Le pote du caïd.
Nous sommes tous les trois de corvée ce matin, et quelque part dans notre cerveau, à un niveau ou à un autre, il y a une sorte de bonne humeur derrière ce masque de lassitude. Nous portons encore les polos bleus avec pantalons noirs dont nous étions vêtus hier soir et qui constituent notre uniforme. Nous puons l’alcool, suons l’alcool, pensons à notre soirée d’hier, terminée tard chez Lucy et enchainée directement sur cette matinée de travail. Nous terminons de réapprovisionner un peu après midi, et rentrons nous coucher.

Nous arrivons au bar après une douche et un peu avant 19h, comme tous les soirs. Des gens font la queue devant l’entrée, comme en France devant les galeries Lafayette le premier jour des soldes. A part que là c’est tous les samedi soirs. Ils font la queue pour l’alcool, et nous passons cette masse qui nous observe, bienveillante ou impatiente : les clients. Nous sommes tous là dans la « cuisine ». Huit barmen et deux « glass collectors. » Ces deux là ne sont pas majeurs et ne peuvent donc pas travailler derrière le bar. Ils passeront donc leur soirée à parcourir l’énorme salle pour récupérer les verres vides ou abandonnés, les mettre dans les lave-vaisselle géants de la cuisine. A intervalles réguliers, ils nous amènent donc des paniers pleins de verres propres derrière le bar pour que nous réapprovisionnions (aouch) nos étagères.

Nous aimons ce moment juste avant l’ouverture, durant lequel thé ou café font office de starter. Puis nous nous mettons à nos postes derrière le comptoir ; deux barmen par caisse. Les binômes sont souvent les mêmes. Ce soir je fais équipe avec Michael, mon mentor (oui, un mentor). C’est un barman expérimenté d’une quarantaine d’année. Nous aimons bosser ensemble et il préfère minimiser ses contacts avec « les autres ». Les « Sheffieldiens » sont comme moi des saisonniers. C’est notre seul point commun. Je suis venu ici pour m’occuper et perfectionner mon anglais plutôt que de rester oisif après l’abandon de mes études de droit en plein milieu d’année. Eux sont venus pour s’éloigner de la drogue et de leur milieu. Ils ont réussi à s’éloigner de leur milieu…
Mike ne peut même pas s’entendre avec eux, la différence d’âge s’ajoutant à celle de la culture.

Nous nous positionnons à la caisse numéro 1 ; celle qui sera pris d’assaut le plus violemment par nos alcooliques de clients. Nous sommes les seuls à vouloir bosser à cette caisse… Nous trouvons que la soirée passe plus vite quand on ne s’arrête pas de servir…

Le chef des videurs passe devant le bar et nous demande si nous sommes prêt, d’un air de défi. « Send’em in » rétorque Pete, le manager. Il s’en retourne ensuite dans son bureau voir les chiffres de ventes évoluer en direct sur son PC.
Les clients s’engouffrent. Notre caisse est la première quand on vient de l’entrée, d’où sa fréquentation record. La foule se répartit sur les caisses suivantes une fois que la notre est saturée. Nous sommes instantanément plongés dans la tourmente. Les premières 15 minutes sont difficiles car nous ne somme pas encore dans le rythme, physiquement et mentalement. Les visages, dont une bonne partie sont ronds et rougeauds, s’accumulent. On prend une commande, la tapant rapidement sur la caisse, puis on la concrétise, on saisit un verre avant de l’encastrer dans le doseur d’une bouteille (conservant une main libre), ou on sert une pinte de pression (pas de main libre), la ruée est telle que nous servons souvent deux choses à la fois. Pendant que je remplis les verres, Mike encaisse sa commande et en prend une autre, il s’esquive pour préparer cette dernière juste au moment où je pose le verre sur le comptoir à côté de la caisse pour à mon tour jouer du tiroir puis prendre une autre commande. Notre binôme est rôdé, et nous prenons un certain plaisir à perfectionner ce ballet.
Quelques mètres plus loin, le long du bar… Shane et Darren, sont dans un autre registre. Le premier, donne l’impression d’avoir du mal à démarrer, mais il est en fait dans son rythme de croisière. Son petit frère s’irrite de cette lenteur mais n’a pas le temps de râler, il doit compenser… il sera débordé toute la soirée, enchaînant erreurs, bris de verre, jurons étouffés… Pour lui comme tous les soirs, c’est un supplice… Il se considère comme un galérien moderne, malgré sa notion vague du sens de ce terme. Plus tard dans la soirée, j’observe Shane qui semble lutter plus que d’habitude ; il est en train de remplir une pinte de foster, sa tête dodeline, s’incline vers le bas. Il dort. Il sursaute; la bière a débordé et lui coule sur la main.
Mike me jette un coup d’œil inquiet, il a vu la même chose. Je sais qu’il trouve cela mauvais pour notre image de barman. Il est mal à l’aise et ne comprend pas que l’on puisse s’endormir en servant une bière. Moi, c’est différent, je vis avec Shane. Je sais qu’avant de venir travailler il avale une dizaine de comprimés non identifiés, suivi d’une rasade de méthadone.

Son frère aussi le sait.

Mike n’ose pas intervenir (les frangins détestent être paternalisés) et il me supplie par le regard de le faire. Je rassemble ma motivation “Daz, watch your brother, will you?!” Darren se tourne vers moi, son expression est mi irritée mi impuissante. Il n’y peut pas grand-chose mais au moins Mike considère l’incident comme clos.
Le bar ferme à une heure du matin. Deux heures plus tard nous avons fini de faire le ménage. Nous somme attablés là où les clients l’étaient durant la soirée, avec le manager (un mec sympa au demeurant). Nous buvons un coup, enfin, après avoir passé six heures à en servir. Puis nous partons chez Lucy, aussi appelée Juicy Lucy pour des raisons de courbes. Nous sommes une demi douzaine. Mike rentre se coucher. La soirée est animée, on boit, on rit, on fume. Vers 5h, je ne suis déjà plus tout à fait moi. Je suis un caméléon géant animé par l’alcool…
Vers 6h Steve (le caïd) prend toutes les bouteilles restantes et verse leur fond dans un saladier. S’en suit un jeu où il est question de faire rebondir une pièce sur la table pour la faire tomber dans une tasse, sous peine de remplir cette dernière dans le saladier et de la boire. Vers 8h nous commençons un longue et laborieuse marche vers la bar, parsemée de pauses plus ou moins longues. Certains rentrent se coucher, les moins chanceux doivent être au bar à 10h pour réapprovisionner. A 10h15, Big Steve me regarde avec ses yeux vitreux, comme les miens et comme moi, il en a marre.
Revenir en haut Aller en bas
Zabos



Nombre de messages : 7159
Localisation : Entre deux guerres
Date d'inscription : 21/02/2005

MessageSujet: Re: L'été 2000   Jeu 29 Sep - 18:59

Inspiré de ton séjour là-haut?

Beaucoup de vécu?

C'est très sympahique comme écriture, ça me fait penser à quelques passages de Dans la dèche à Londres et à Paris de George Orwell, quand il décrit son travail dans des restaurants parisiens...
Revenir en haut Aller en bas
http://dimanche-lorraine.blogspot.com/
BritFox



Nombre de messages : 2343
Localisation : Open Space
Date d'inscription : 19/09/2005

MessageSujet: Re: L'été 2000   Jeu 29 Sep - 19:43

Que du vécu! West Sussex represent!

Le pire c'est que Shane est un mec qui a l'époque avait 24 ans et un gamin de 5 ans... Je l'ai pas mentionné parce qu'on aurait sombré dans le Zola...
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: L'été 2000   Aujourd'hui à 8:54

Revenir en haut Aller en bas
 
L'été 2000
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Olivier Greif (1950-2000)
» Nouvelle pub Optic 2000 "La Malette"
» Meilleur titre période 1996 / 2000
» Questions sur la MPC 2000
» cherche lecteur zip pour mpc 2000 xl

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Couteaux & Fleurs :: Des Couteaux Et Des Fleurs :: Vos merdes pseudos artistiques-
Sauter vers: