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 Sourdine

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Zabos



Nombre de messages : 7159
Localisation : Entre deux guerres
Date d'inscription : 21/02/2005

MessageSujet: Sourdine   Jeu 15 Sep - 0:09

[Je l'ai déjà foutu y'a un bail sur la Troudbit, mais comme je suis un gros orgueilleux exibitionniste -y'a pas un H quelque part dans ce mot?- je le refous ici]

Sourdine

Dans le parc de Biljevac, Nena est prostrée sous un banc. Une de ses narines, laxiste, laisse échapper un sang visqueux et paresseux. Des arbres alentours sourdent des morceaux de ciel grisâtre. Avant d’être une masse informe sous un banc, dont le bois a depuis longtemps été arraché pour faire du feu dans ce petit village bosniaque, Nena avait été une jeune fille qui fréquentait les rues commerçantes et les galeries commerciales de Sarajevo, en quête de fringues, de chaussures, de bijoux en toc mais en solde, d’albums de Michael Jackson ou des Toten Hosen dont son cousin Mirko, installé en Allemagne lui parlait tout le temps dans ses lettres.
C’était elle, Nena, seize ans, en 1991. Le lycée, le ski le week-end à Biljelina, les copines et la guerre, lointaine, en Irak aux infos. Nena, c’était ça.
Sur sa robe, celle qu’elle portait le jour où elle avait fui de Sarajevo, de la terre, de la poussière, du sang, du sperme, un reliquat de diarrhée. Une feuille morte est collée par l’humidité à son mollet droit. Elle ne pleure pas. Elle n’est plus assez présente à elle-même pour pleurer. Elle partira bientôt pour de bon, de toute façon. Quelques obus sifflent d’admiration au-dessus d’elle. La destruction frise la perfection. L’histoire se passe en Europe.
Nico est saoul. Ivre mort. Le travail terminé, il trinque avec les autres, quoiqu’il éprouve un mal de chien à viser correctement les verres. Il glisse, il tangue. Trois mauvaises slivovica plus tard, Nico est étalé au sol, au pied d’une chaise. Il dort, il ronfle, il bave un peu. Le bout de ses doigts est bleu, tout de même. L’hiver n’a aucune complaisance dans ce trou du cul de la Bosnie.
Avant d’être un ivrogne armé affalé au pied d’une chaise, Nico avait été jeune instituteur à Novi Sad. Sous-officier de réserve dans la JNA, l’armée yougoslave d’alors. Il apprenait à lire et à écrire à des mômes plutôt sympas, avec qui il avait un bon contact. Il les avait emmenés une fois visiter le musée de Terazije à Belgrade. Toute une histoire, ç’avait été. Mais au final, il avait su captiver leur attention. Il avait de véritables talents de pédagogue.
Il avait eu longtemps du mépris pour les miliciens et les paramilitaires, qui étaient de vrais barbares, qui n’avaient aucun principe, qui prenaient souvent les réguliers pour une piétaille efféminée. Les officiers savaient les remettre à leur place, au début, mais très vite, ils avaient perdu le contrôle. Et puis, il était parfois confortable de laisser ces brutes fanatiques d’eau-de-vie avant toute autre chose s’occuper du sale boulot.
Tout avait basculé en Croatie, en novembre 1991, à Vukovar. Leur sauvagerie avait pu avoir libre cours. L’armée régulière s’était tenue à l’écart, à part quelques exaltés. Nico avait voulu déserter. S’était ravisé. Ne savait plus très bien.

Et un jour, ils avaient dû, sur ordre, fusiller 50 bosniaques dans un bled de montagne, pas loin de Bihac. Il l’avait fait. Il avait eu peur. Peur des représailles ? Non. Il avait vu ses camarades rester immobiles, de marbre, après que l’ordre eut été donné. Personne ne bronchait. Peut-être que tous avaient hurlé intérieurement, sans oser sourciller d’abord, qu’ils ne feraient jamais un truc comme ça. Peut-être avaient-ils tous, comme lui, espéré que quelqu’un allait faire un pas en arrière et dire « non, je ne ferai pas ça ». Face à un tel ordre, c’était sûr. Forcément quelqu’un allait le dire. Forcément ils ne laisseraient pas faire ça. Les secondes s’étaient écoulées. Chacun attendait qu’un autre fasse ce premier pas qui les délivrerait tous. Mais les héros ça n’existe pas.

Les premiers morts tombèrent dans les fosses, criblés de balles. Des vieux, pour la plupart. Des gens du village. Nico ne savait pas y faire. Il blessa les premières de ses victimes, s’y reprit plusieurs fois. Ses tirs étaient peu précis, les crânes explosaient et l’arrosaient de leur matière. Techniquement, tuer un homme, une femme, un enfant de sang-froid était complexe. Exigeant, difficile à rationaliser.
Après, aidés par la Slivovica distribuée à outrance, qui chauffait les veines, martelait dans la tête, ils avaient continué. Finalement, aux cinquante fusillés s’ajoutèrent les gens abattus chez eux ou dans la rue, les filles violées. Souvent abattues juste après. Nico en avait été. Parce qu’il n’avait pas su, pas pu être le premier à faire un pas en avant et dire non. Comme tous les autres. Parce qu’il ne pouvait y avoir de demi-mesure. L’acceptation ou l’opposition. Parce que le groupe. Le « courage ». La virilité. Les ordres, aussi, un peu. Moins. Nico essayait d’y voir clair. Son sommeil se noyait dans l’alcool. Il n’y parvenait pas. C’était mieux ainsi.

Nena poussa son dernier souffle, enfin. C’était mieux ainsi. Ça n’avait que trop duré.

Nico et Nena étaient des gens comme toi et moi. Ils auraient pu être toi ou moi.

(Lire Christopher R. Browning, Des Hommes ordinaires et Georges Bensoussan, Auschwitz en héritage, et puis Jean Hatzfeld, L’Air de la guerre)
2004
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MessageSujet: Re: Sourdine   Jeu 15 Sep - 12:16

Ca fout les boules.
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noizemaker



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MessageSujet: Re: Sourdine   Jeu 15 Sep - 18:22

la guerre c pas bien .
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MessageSujet: Re: Sourdine   Aujourd'hui à 20:53

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Sourdine
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