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 Je ne crains pas la routine

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Zabos



Nombre de messages : 7159
Localisation : Entre deux guerres
Date d'inscription : 21/02/2005

MessageSujet: Je ne crains pas la routine   Mer 14 Sep - 23:30

« Je ne crains pas la routine
Je ne crains pas la bibine
Je ne crains que les gagnants
Qui sont d’ignorés perdants »

Ouais, c’est joli.

Qu’est-ce que je pouvais lui dire d’autre, à mon p’tit frère ? Avec son groupe punk, il avait l’impression d’avoir inventé le rock. Moi, je sais pas ce que c’est vraiment, le rock, mais je crois bien qu’il est mort-né. Comme tout ce qui a de l’énergie.

En attendant, le frangin, il continuait de se tenir là devant moi, dans ses fringues proprettes, me regardant béatement comme si toute sa valeur tenait à mes paroles. Je me contentai de me répéter. Et puis de toute façon, oui, ce n’était pas mal. Autant l’admettre, mais je sentais bien qu’il plaçait plus d’espoir en toute sa musique, et en tous ses textes, qu’il n’était raisonnable d’en foutre. Il sourit encore plus que la seconde précédente, et, d’un signe qui se voulait complice, mais qui tomba dans la zone d’ombre qui entoure ma sensibilité, il me plaqua là pendant qu’il allait chercher sa gratte.

Je ne sais pas comment je dois prendre tout ça. Mon frère m’adore, pour lui, je suis une sorte de grande statue vivante à vénérer, une icône punk, un genre de surhomme. Je ne sais pas si mon frère avait bien les yeux en face des trous. J’étais quoi, moi, la statue ? Un gars de 25 ans qui bossait dans une cimenterie. Un gaillard aux poumons déjà cramés, pas foutu de porter autre chose que des treillis trop grands, et qui traînait ses savates depuis six ans dans des matins plus ou moins glauques pour aller gagner trois francs six sous. Un pantin merdique qui n’aurait jamais le courage de changer sa vie. Il se trompait dur, le frangin, mais j’avais parfois l’impression d’être la seule chose qui pouvait encore lui éviter de devenir comme moi. C’est marrant hein ? Si on veut. A vrai dire, j’en riais jaune. Ça me foutait le nez dans ma merde un peu plus que je ne l’aurais voulu.

En parlant de ça, le voilà qui revenait, guitare en main, début d’application fébrile sur le visage marqué par une tentative de talent. Il aligna quelques accords déjà entendus cent fois en martyrisant ses cordes en des va-et-vient sauvages. Bon, oui, c’était du punk, quoi. Du punk tel que des paumés comme nous l’avaient entendu et adulé depuis au moins trente bonnes foutues années. Moi, une icône punk. J’en écoutais même pas. Il se gourait vraiment, le môme. J’avais envie de lui hurler à la face que ça allait être dur de continuer à vouloir se montrer original face au tir de barrage de la connerie des gens de son âge en faisant la promo d’une musique qui avait plus de trente ans et que des vagues de surfers approximatifs n’avaient pas départie de sa sale réputation.

Je lui fis un sourire un peu grimaçant, et même trop à mon goût. J’étais maigre. Affreusement maigre, je ne me supportais plus dans une glace. Je n’avais pas fait que fumer, par le passé.

« Bah c’est pas mal, c’est classique, mais c’est pas mal ! »

Et v’là pas qu’il se met à m’expliquer comment ça va être avec la batterie, qui fera ka-poum ici et tchak-ting là. C’est pas que ce soit inintéressant, mais je n’y crois pas un instant. La batterie ne pourra que faire flop. Une batterie, c’est de l’énergie, et l’énergie est tout de suite neutralisée. Tout ce qui a de l’énergie dans ce monde est neutralisé par une sorte de malédiction qui annihile toute tentative de. Mais je l’écoute, et encore, j’y balance toute ma faible capacité à l’enthousiasme. Il faut qu’il continue. Il faut qu’il y croie. Et surtout, il faut qu’il croie que j’y crois. Cette musique et mon approbation, mon soutien, il n’y a plus que ça entre lui et une vie minable probablement sous acides. Il faut que ça tienne.

Maman appela tout le monde pour manger. Dans cet appel suave, on percevait sans mal son plaisir d’avoir toute sa petite famille à la maison. Ça dégoulinait comme la graisse de ses plats. Ma mère, surtout quand elle nous recevait, faisait couler l’huile, fondre le beurre, réduire le gras comme si ça devait être la dernière fois. Et il fallait baffrer, au risque de provoquer sa vexation et une crise de « pour une fois que vous êtes tous là ».
Ma mère elle comprenait pas que la vie, c’est de faire la sienne. Elle était pas possessive, elle avait jamais fait chier mes copines. Elle supportait juste pas de ne plus avoir sa famille autour d’elle. Moi ça ne me faisait rien, la famille, je ne savais pas trop ce que c’était. Mon père était une vague ombre emportée avant que je ne sache parler, et mon beau-père, je l’avais foutu moi-même à la porte le jour de mes 17 ans avant qu’il ne nous tue tous. J’avais attendu qu’il soit pété comme un coing, je l’avais bien un peu aidé. Mais c’était pas une précaution de trop, vu qu’il avait quand même une droite redoutable, ce salopard de plombier. Et de tout ça on n’avait jamais parlé. Et voilà ma mère qui nous appelait à manger comme si de rien n’était, comme si on était une petite famille modèle et que ce soir j’allais préparer mon cartable pour aller au collège demain.

La salle à manger baignait dans la fumée des clopes, et la vapeur du plat s’y mêlait et c’était dégueu au final. Quand j’étais chez moi, au moins, j’avais pas l’hypocrisie de mêler à ma crasse de bons plats, mais je bouffais des raviolis en boite crus devant la télé, un match, une real TV ou je ne sais quelle merde. La télé c’était mieux que les acides, même si à la longue ça pétait vachement plus les yeux… La table était mise, nappe verte éternelle, la même que quand j’étais gamin, plastifiée pour protéger le tissu, mais néanmoins couverte de chiures de clopes. Nohad était là.

Nohad c’était ma copine. Une jolie marocaine comme on en voit parfois aux terrasses. Une fille gentille, trop gentille, tellement gentille que c’en était irritant parfois. Elle collait toujours aux basques de ma mère, parce qu’elle la trouvait si charmante et si accueillante. Oui, ma mère était accueillante, de gré ou de force, en effet. Si tu n’avais pas envie d’être accueilli, elle redoublait d’efforts jusqu’à t’étouffer sous sa convivialité et ses marques d’affection superflues et parfois presque hystériques. Ça j’avais beau lui expliquer à Nohad, elle ne comprenait pas. Elle disait toujours que c’était normal, qu’il fallait la comprendre, ma mère, qu’avec ses garçons qui avaient comme seule envie de se casser, envie sur laquelle j’avais anticipé, fallait bien qu’elle manifeste son affection à quelqu’un, que c’était pas facile pour elle. Oui, je le comprenais, mais ça ne me motivait pas. C’était facile pour elle, Nohad, elle arrivait de dehors, de l’extérieur, mais c’était pas elle qui avait passé toutes ces années dans le huis clos étouffant de l’amour pathologique et égoïste de ma mère. Rien que pour ça, je l’aurais étranglée, Nohad. Mais j’avais juré de ne plus taper personne depuis des années, moi je voulais juste aller à l’usine tranquille, faire mes huit heures tranquille, rentrer chez moi, manger, mater la télé, tranquille. Enfin, non, c’est pas juste ce que je voulais, mais c’était ce que je pouvais. Et cette limitation de ma vie était mon seul confort et ma seule chance de ne pas devenir fou. Je refusais de penser à ce que je ne pouvais pas. C’était trop de mal. Nohad elle y pensait toujours, elle parlait souvent de partir, de voyager, peut-être même d’aller voir sa grand-mère au Maroc. Je ne trouvais pas ça drôle, mais je pensais qu’il valait mieux éviter de penser trop à autre chose qu’à rien. Finalement, tout ce que je faisais en dehors de l’usine et de mes journées télé, ce n’était que des impulsions. Il y avait longtemps que j’avais arrêté de penser. Je voulais juste que l’on me foute la paix.

Mon frère débarqua, débraillé, souriant, avec son visage anguleux et ses yeux démontés. Il prit sa chaise, la retourna, et s’assit et s’appuyant sur le dossier.

« Non, Julien, arrête ça, tu mets ta chaise à l’endroit »

Maman lâchait souvent ce genre de phrases avec un ton geignard particulièrement désagréable, et Julien ne lui répondit pas, comme si la remarque n’avais pas existé, se contentant de demander avec enthousiasme si c’était aux oignons. Je lui jetai un regard de reproche qu’il feignit d’ignorer, tout en se mettant innocemment assis sur sa chaise comme il se devait. Je ne pouvais m’en empêcher. Il avait de la chance, parce que ces remarques plaintives de ma mère ne lui faisaient rien, il s’en foutait, alors qu’elles me faisaient bouillonner intérieurement et que si j’avais voulu, je l’aurais engueulée pour sa faiblesse face à son fils. Et à la vie en général. Mais j’avais regardé Julien, il avait changé de position. Peut-être la discipline du boulot m’influençait, je n’en savais rien. Au boulot, si on ne se disciplinait pas un peu, on finissait avec une main en moins, les machines, elles ne demandent pas « s’il-vous plaît » avant de tout ravager. Elles hurlaient un grand son mécanique et agissaient implacablement. C’était bizarre. Un genre d’hygiène de vie.

Nohad complimenta ma mère sur sa cuisine, et cette dernière lâcha un discret sourire qui eut pu être charmant. Mais je savais que si personne n’avait rien dit, alors même que chacun dévorait le plat objectivement excellent, elle aurait lancé au bout d’un moment d’une voix boudine un « bah alors ça vous plaît pas ? » dont on pouvait se demander si c’était du lard ou du cochon. Ma mère, faire les choses bien ça lui suffisait pas. Il fallait aussi qu’on le lui dise. Sinon elle pouvait te faire un cinéma de huit heures sur le thème de la victime et de personne ne m’aime on ne me montre jamais de reconnaissance. Elle aurait pu demander, rayonnante, sûre d’elle au regard du festin en cours : « Alors, ça vous plaît ? » avec un air satisfait. On se serait tous écrié joyeusement que oui, bien entendu.
Non. Elle s’attristait, se fermait, boudait, et finissait par demander, infiniment puérile, « bah alors ça vous plaît pas ? ».
Dès fois je trouvais un rapide prétexte pour quitter le repas, histoire de ne pas dire une connerie, de ne pas lui rentrer dans le lard de rage, ce qui se terminerait par des larmes, des pleurs à n’en plus finir, et un cran supplémentaire dans sa dépression.

La plupart des gens tombaient dans le panneau et la rassuraient avec sollicitude. C’était si facile. Tous ces cons.

Moi j’aurais préféré être un chien que de lui jouer ce jeu.

Sur le balcon, face à la nuit, avec mon frangin, on se sirotait une petite mirabelle. Pas trop le choix, après un repas comme ça. Ma mère avait un peu forcé sur le rouge et racontait pour la trentième fois sa vie à une Nohad patiente et bienveillante. Et il semblait que toute cette merde gentillette allait durer pour les siècles des siècles.

Zabos
Mai 2005
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MessageSujet: Re: Je ne crains pas la routine   Jeu 15 Sep - 15:00

rrrrrah, j'adore tes textes zabos!
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Zabos



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MessageSujet: Re: Je ne crains pas la routine   Mar 25 Oct - 3:27

SUITE

Mon frangin me racontait lui pour la centième fois comment il kiffait cette meuf. Il y allait avec du gras dans la bouche, le gamin, pas peur de dire les choses, mais je l’avais déjà vu à l’œuvre face à elle, et il restait simplement bloqué, et devenait un gentil petit garçon incroyablement prévenant. J’en aurais bien souri, mais ça ne venait pas. La poussière de la cimenterie avait figé les traits de mon visage. Il fallait bien le croire. Et puis voilà que j’avais perdu le fil. Les paroles se dispersaient dans la nuit, et j’y plongeais aussi. La mirabelle frappait à la porte de ma lucidité avec un plaisir non feint, et j’allais abandonner, quand j’entendis bien fort dans la bouche du môme, ave une clarté étonnante « …et tu vois comme quand t’as la terreur de crever en train de faire un truc qui rendra ton cadavre idiot, genre tu te branles ou tu t’arraches un croûte ».

Y’avait de l’abus. Dès fois c’était ça l’alcool, y’avait de l’abus. Et puis la mirabelle, bon, c’est pas de la liqueur. Alors là, avec ces paroles, sur le balcon, chez ma mère, là tout de suite, j’ai eu une putain d’envie de chialer. De chialer tout ce que je savais. Comme un môme. J’ai planté le frérot comme ça. Je me suis cassé. Je lui ai rien répondu. J’avais comme un poids là sur la poitrine, le truc qui va te casser les côtes tellement ça pèse. La mirabelle avait résonné avec sa phrase là, son histoire de terreur d’un truc nul. Pourquoi, à part peut-être Freud, personne n’aurait pu le dire. Mais c’était bien là. Ça me dévorait déjà la gorge pour sortir. Je suis descendu au garage. Ma mère en me voyant passer me demanda si ça allait. J’étais de dos quand j’ai fait signe que oui avec la tête. Nohad a essayé de me suivre. « Non ! » que je lui ai gueulé. Elle a battu en retraite dans la cuisine.

Moi je suis sorti comme ça. Dehors. J’avais toujours mon verre de mirabelle à la main. Ici, on la buvait au verre à moutarde. M’en restait la moitié. Je l’ai terminé bien sûr. Et puis j’étais dans le gazon un peu haut pour de la pelouse, et puis il faisait frais. J’ai été sur la route. Des village comme celui-là, ça éclairait pas les rues après minuit. Je me suis foutu la cheville dans un trou du macadam, agrémenté d’une flaque stagnante. Là, c’était bon, j’avais des larmes plein les yeux. Le truc, l’alien commençait enfin à pointer le bout de son nez. On allait enfin voir à quoi il ressemblait. J’ai marché en reniflant, les yeux me piquaient. Il faisait froid, et puis se concentrer dans le noir, et la mirabelle. Et puis bon, le sel. J’ai marché et j’ai pris la route de Blanche-Eglise. Blanche-Eglise, trois lumières blafardes brillant à moins d’un kilomètre delà. C’était ça. Du moins avant minuit. Dans les champs à droite, y’avait des vaches. Elles ne bougeaient pas les vaches. Elles voyaient peut-être pas plus que moi dans le noir. Je ne savais toujours pas à quoi ressemblait l’alien, dans ma tête, c’était encore noyé de sanglots et ça chaloupait pas mal. L’alcool ingurgité au dernier moment venait d’arriver à destination. Je me souviens que j’ai jeté mon verre sur une vache, disons vers une vache, et je suis arrivé au premier des trois petits ponts qui me séparaient de Blanche-Eglise. J’ai quitté la route et je suis allé sous l’un de ces ponts. Le coffrage en béton était inégal. J’y ai laissé du cuir chevelu. C’était boueux là-dessous. Ça ne ressemblait à rien. Ça puait. J’ai vomi. Je n’avais jamais vomi dans l’eau avant, et c’était marrant pour le peu que j’en voyais. Pas du tout cet aspect pâteux habituel, c’était presque beau. Je me suis calmé, penché vers l’eau, à l’écoute de mes boyaux, une main appuyée sur le toit improvisé de la voûte du pont. La toute petite rivière essayait de ma faire croire qu’elle s’écoulait. Je n’y croyais pas.

Demain tu vas bosser. C’était comme si ce n’était pas moi qui avait dit ça. Même dans la tête. Mais ça revenait. Demain tu vas bosser. Demain ils vont tous bosser. Et ils sont cons. Et tu es le premier. C’est ça. Tu vis isolé, et tu t’en fous, mais tu es cerné quand même. C’est pas comme si t’étais seul au monde en haut d’une montagne. Là, tu es au milieu d’eux, et ils te cernent. C’est pas toi qui a décidé de rester tranquille et de pas t’en occuper. C’est eux qui t’ont enfermé. Assigné résidence. Si tu sors tu risques de les croiser. Si tu sors ils vont t’emmener avec eux. Dans leur mouvement, là. Ils sont partout, ils dégueulent des bus, des bagnoles, des magasins, des bureaux, ils dégueulent de partout, ils sont là, ils t’ont enfermé, mais si tu vas marcher sur leur territoire, ils vont te digérer, comme ils se digèrent tous les uns les autres. Les gens.

Sous le pont, avec encore de la gerbe sur mes grolles de sécurité, c’était ça que j’avais en tête, et à un moment ça m’a fait mal. Mal à la tête comme jamais. Migraine. Et puis plus rien. Tout ce que je venais de penser à une douloureuse vitesse, ça venait de s’évanouir. Ça avait duré une demi-seconde, j’avais eu l’impression de tout comprendre, de savoir enfin, le sens de la vie, quelque chose comme ça. Tout était clair, limpide, et flippant. Et puis c’était passé. Et je n’avais plus eu que mal. Je suis rentré comme j’ai pu, et une fois à la maison, j’ai fait passer ça sur le compte de l’alcool. C’était plutôt vrai. Je n’avais pas le temps de ne pas être fier, ou coupable, ou quoi, j’avais la tête trop écrasée de souffrance. Mais il s’était passé un truc. Et c’était pas que l’alcool. C’était pas que ça. J’entendais vaguement Nohad me parler. Je m’en foutais. Elle voulait sûrement me réconforter. Elle était gentille, Nohad. Moi j’avais juste envie de taper les gens qui voudraient me parler. J’ai pas tapé Nohad, j’aurais pas fait ça. Mais ça avait été possible pendant une seconde. J'avais eu envie. C'était horrile.

Il s’était passé un truc. On verrait le lendemain. On avait mis le réveil pour moi. Quatre heures du matin. Deux heures de sommeil, si la tête cessait de me torturer. Et puis le taf. Et puis quoi ?
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MessageSujet: Re: Je ne crains pas la routine   Mar 25 Oct - 13:35

tu devrait imprimer sa et faire un recueil sur papier [un truc de une dizaine de page ]
( je sais pas pour vous , mais pour ma part j'ai du mal a lire sur ecran par rapport a sur papier - - - et non je peu pas imprimer je n'ai pas d'imprimante - - - et puis pour ceux qui ont pas de pc sa peut etre cool de trouver cela ds une fanzine teque quelquonque - - - )
sinon selon les 3-4 paragraphe que j'ai lu , sa a l'air pas mal du tout :)
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Zabos



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MessageSujet: Re: Je ne crains pas la routine   Sam 29 Oct - 13:05

SUITE

SUITE

Il avait failli se passer quelque chose, la veille. Un truc. Mais en fait, là, quelques heures après, y'avait plus rien que le sommeil et l'habitude. Je marchais dans les rues vides vers l’arrêt de bus. Ma tête remuait inconsidérément. Bruine. Lampadaires. Des oranges.

Là, ce n’était plus à proprement parler la ville. C’était ce genre d’endroit vulgaire qui s’étale comme de la merde, comme de la pâte à tartiner tiède un matin de cuite. C’était ce genre de grands parkings luisants d’humidité, et puis ces grands bouts de tôle assemblés en réceptacles à saloperie et que la populace remplissait les beaux samedis de printemps pour oublier enfin le monde. Et des enseignes mortes à cette heure matinale. Et puis des poubelles, des gros containers, qui dégueulaient des emballages, des cartons, des palettes rongées de moisissure.

Si j’avais voulu crier, l’écho n’aurait pas eu le courage de répondre. Ça fait trop froid aux os ces endroits. Et puis moi en même temps, je m’en foutais, j’y venais jamais quand ils étaient tous là. Je laissais la télé m’hypnotiser les samedi après-midi, comme ça j’évitais de foutre un pied dehors. Si je sortais, je risquais d’acheter. J’étais pas intéressé, mais quand t’es traqué par les messages du dehors, de notre dehors, même si t’es pas intéressé, tu vas te retrouver avec des trucs. Quand j’allais en courses, je foutais ma casquette bas sur mes yeux, pour pas voir. J’allais tout droit. Je connaissais ma cible. Les boîtes, les pâtes, le pack. Et puis c’était bon. Et puis c’était tout.

Le matin, comme ça, quand je passais devant les grandes surfaces agglutinées et désertes, ça me faisait rien. Et puis je ne risquais pas d’entrer. La télé aussi me parlait de ce qu’il y avait dans ces endroits. Je regardais la télé comme j’aurais passé l’aspirateur. Si je le passais. La télé me lobotomisait tellement qu’elle paralysait mes réflexes de consommateur. Tu le crois, ça ?

L’arrêt de bus était devant le haut mur en béton de la caserne des pompiers. C’était pas très drôle, et puis en face, y’avait un grand garage tout jaune, un immense machin. Une station essence, aussi, car la vie est bien faite, parfois. Et les cons qui comme moi attendaient le bus. On était un tas, là, qui servait à rien, sur le trottoir, un tas qui revenait de sa nuit.

Y’avait Jacky. Avec Jacky, on bossait à la cimenterie. Quand j’étais arrivé, c’était lui qui m’avait un peu pris sous son aile. Le Jacky. Bah il avait pas des trop grandes ailes, parce que 15 dans cette usine à la con, ça les lui avait un peu rongé, mais il faisait ce qu’il pouvait. Bon, bah, Jacky il avait son vin, quoi, il gueulait vachement après les autres jeunes, mais pas après moi. Il m’avait appris, c’était pas bien sorcier. Surtout, c’était comment porter des charges lourdes sans trop se démolir le dos. Enfin, pas tout de suite. Le plus tard possible. J’en ai vu passer des jeunes à qui on avait pas expliqué ça. Ils ont pas tenu très longtemps. Y’en a un qui pourra jamais se foutre au garde à vous. Les militaires, c’est pas des vrais hommes qui ont peiné, sinon ils auraient aussi le dos courbé. Enfin, bref, Jacky, pour en revenir à lui, il était tout grand et tout sec, tout voûté quand même, et il fumait des saloperies sans filtre qui lui jaunissaient la moustache. Il avait pas des masses de cheveux.

Quand il m’a vu arriver, le Jacky, il a fait sa sale tête.
« Tu t’es encore démonté la gueule, toi ? »
« Salut » que je lui ai juste répondu en lui tendant la main. Il avait la poigne honnête. C’était important.

Autour de nous, les lycéens qui allaient à Toul, au lycée technique, ils racontaient des trucs par clans. Les zicos dans un coin, avec un look et une attitude détendue qui les rendaient… tu vois, même s’ils étaient peut-être encore un peu jeunes pour s’en rendre compte, ils tenaient le rôle qui veut rien dire de ceux qui ont compris des trucs que les autres ils peuvent pas savoir. Un côté détaché qui les rendait un peu insupportables. Comme une fierté. Les poufs pas loin qui les regardaient de travers parce qu’ils avaient inconsciemment tous un petit quelque chose de Kurt Cobain comme on le voyait sur les t-shirts. Ces filles-là, elles savaient sûrement pas qui c’était, Kurt Cobain, mais instinctivement, malgré elles, elles sentaient que c’était pas un symbole de leur monde. Ça faisait l’apologie du cheveu gras, et c’était assez mal. Et puis c’était des gens qui se la pètent. Dans leur tête, leur incroyable sophistication ratée, leur absence totale de spontanéité, c’était la norme. Elles se la pétaient pas. Alors du coup, voilà. Le clan des zicos, ils étaient pas dans leur norme, alors même qu’ils se ressemblaient tous. Comme elles.

Y’avait ceux que personne ne regardait, les deux grands qui parlaient que de PC. De Windows. De DDR et truc compliqués. Personne ne les regardait et ça les arrangeait. Ils avaient des bonnes gueules, mais la vie sociale de leur processeur. Et puis des autres. Des moins caricaturaux. Des qui savent où ils vont. Lui il va vers une terminale L et vers un CAPES, et elle, celle avec des jolies mèches dans le cou, elle va vers un BTS force de vente. Et puis le petit là-haut, il va vers un CAP de projectionniste. Ils savent ces cons-là. Mais ils savent pas comme Jacky et moi, nous on savait qu’on allait à la cimenterie. Eux ils savaient au-delà d’aujourd’hui.

J’aurais bien voulu qu’il crèvent à vingt ans. Qu’ils n’y arrivent jamais, là où ils savaient qu’ils allaient. Ça m’aurait fait du bien. Et puis à eux aussi. Jacky il les regardait même pas. Jacky, dans sa tête, y’avait plus rien à voir depuis longtemps. Comme si depuis quinze ans il était enfermé derrière le plexiglas de cet arrêt de bus à 6H30 du mat’ et qu’il avait abandonné l’idée que ceux qui marchaient librement sur le trottoir juste derrière la vitre pouvaient le voir.
Je me disais aussi que j’allais finir comme lui, que Jacky, c’était moi. Déjà, je ressentais plus des masses de choses. Déjà je buvais mes packs devant la télé. Si on résumait Jacky à sa plus simple expression, finalement, c’était aussi son cas.

Je savais qu’on était enfermés, mais j’étais pas sûr que vouloir s’échapper était une bonne idée. Jacky, lui, il avait renoncé depuis longtemps à se casser. Il ne savait même plus ce que voulait dire ce mot.
J’l’aimais bien Jacky, quand même. A l’usine, il était un peu comme un papa pour moi.

Mais un papa. Ça m’écorchait la tête quand je pensais ce mot.

Un papa.

Encore un truc qui existait pas.
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Zabos



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MessageSujet: Re: Je ne crains pas la routine   Ven 22 Sep - 15:18

Et y’avait eu ce beau jour. A un moment. Le quartier était tout plein de soleil. C’était l’automne, déjà, mais il faisait chaud à en tirer la langue jusqu’au macadam. Pour une fois, je m’étais autorisé une sortie et j’étais au bar, au carrefour. La Brasserie de la Croix. Temps idéal. Gens dans le ton. Les héros du samedi matin, Indiana Jones du tabac-presse, l’armée des combattent ordinaires. Pas en terrasse, que j’étais, pas vraiment, mais une petite table à cheval sur le carrelage de la salle et sur le trottoir. Les grandes portes fenêtres étaient généreusement ouvertes.

« Toi, tu mourras avant d’souffrir », lance un type avec une moustache jaune à la patronne, une rousse aux cheveux courts et à l’air sévère. « Bah c’est l’principal » qu’elle lui dit. A la Croix du carrefour en face, ça se promène, voitures, scooters, vélos, piétons. Mon picon-bière dans un joli verre avec un pied. Enfermé toute l’année dans l’hiver perpétuel de la cimenterie et de mon pack-télé, tout ça, c’était comme si j’étais au bout du monde, ça me remuait. Petit vent. Soleil définitif. Les grosses bâtisses du carrefour, très vieilles, dominaient tout ça, éclatantes. Un vieux dans un fauteuil roulant attendait, on ne sait quoi, un jeune hippie chevelu, une punk, belle et gracieuse, la rue était occupée, des gens, des gens. J’avais du mal de m’imaginer au milieu de tout ça.

Du mal de savoir pourquoi j’étais sorti. Je ne connaissais personne ici, à part les caissières de la supérette d’à côté que je ne regardais jamais en face, et de toute façon, j’étais déjà en train de maudire le trajet à faire pour remonter chez moi avec mes grands sacs pleins jusqu’à la gueule à la main. L’autre soir chez ma mère. Ça avait joué. Besoin de changer. Il me faudrait encore dix ans pour l’accepter. Et dans dix ans ce serait trop tard. Et ce serait comme ça et puis c’est tout. Alors en attendant, j’ai quand même donné le change en faisant un voyage au bout de la rue.

Un papa passe dire bonjour, son gamin dans la main, et le gamin, il a l’air fier, il le suit avec une démarche de garde du corps dès qu’après le seuil sa main est libérée. A côté y’a le tabac-presse du Jacky, à la moustache épaisse et au calembour facile, mais tout aussi épais. Alors ça défile, les gens. Tabac et brasserie. Un itinéraire. A côté de moi, ça joue au Rapido. Ça claque sa daube de salaire. Avec application. Ça gratte des jeux à gratter aussi, ça gueule gentiment, ça boit, ça dit que ça va vous montrer comment on gagne. Et avec un pauvre euro ça gratte.

Ça perd.

Mais quand même ; y’en a un qui récolte six euros. Le patron perd pas l’nord (la rousse sévère nettoie les tables) : « et qu’est-ce qu’il veut pour six euros ? ». Alors, le gars, doublement racketté, se choisit au pif un nouveau machin à gratter, encore, et dans la foulée se gratte la tête devant le tas bizarre et complexe de cases que l’on peut gratter.
« _Commet qu’ça marche ? Sa voix commence à dérailler sous l’effet des demis…
_Bah tu grattes le bordel, lui répond le patron, lumineux, puis tu vois si t’as une combinaison. C’est un blackjack, je crois ».

Alors il gratte. Et il perd lui aussi définitivement. Alors il fait un Rapido.

Je constate qu’on ne sait plus quoi inventer pour légaliser le vol des pauvres.

Du coup, c’était bizarre, mon sentiment de liberté, au début, a été dévoré par tout ça, et le soleil brillait déjà plus bizarrement. Je me suis vu comme dans une pub, avec tout ce qui sonne faux dans une pub, comme quelque chose d’idéal et qui pue l’arnaque. J’étais planté là au milieu d’un décor qui n’existe pas vraiment, avec plein d’autres naïfs. Derrière le joli motif, il restait ça, la crasse de ma vie, de nos vies. Les gens asservis qui boivent, payent, jouent, payent, restent aussi fauchés qu’avant, et à la maison la nana qui fait le ménage en s’occupant des gamins sans jamais sortir non plus, le bonhomme qui dépense au bar, tout ce truc que je ne voulais pas voir, toutes ces choses qui faisaient que j’étais mieux chez moi devant la télé avec un pack. Un pack.

Je suis rentré chez moi en urgence. J’ai allumé la télé. J’ai ouvert une cannette. J’ai soufflé. Dehors c’était vraiment dangereux. Ça te laissait croire que la vie ça pouvait être quelque chose à vivre, toi, pour toi, libre et toutes ces foutaises. J’avais eu chaud. Je m’étais enfui au moment où j’étais sur le point d’y croire. Il valait mieux ne rien voir. Ne rien savoir. Tout était dégueulasse, souillé. Rien ne valait la peine de se foutre de la merde sur les mains. Rien n’était sincère. Personne.

C’est ce soir là que c’est arrivé. Nohad qui est passé à l’improviste. Elle était pas bien. L’avait reçu une lettre de licenciement. On fermait boutique. Sa petite boîte de textiles où elle faisait la secrétaire fermait. Terminé. Clé sous porte, porte sous bulldozer.

Elle chialait comme c’est pas possible, et moi j’étais pas foutu de lui dire un truc bien. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi elle chialait. Pourquoi elle ne prenait pas un flingue pour faire un truc ou quoi. Moi c’était ça au final. Moi, j’avais mon carcan volontaire, et si un jour contre ma volonté on décidait de le briser, ou même d’en simplement changer, je casais tout. Tout, intégralement. Tout détruire. Et puis là, après mon après-midi, j’étais un peu éméché en plus. C’était pas le moment de me parler. Y’avait que moi qui savait ce que j’étais capable de penser. Et Nohad qui se répandait. Je pouvais pas lui dire qu’elle avait qu’à tout détruire, tu vois ? Je pouvais pas la rassurer non plus. Pas de diplômes, pas d’économies, embauchée parce que sa tante connaissait le patron et prête à bosser 50 heures par semaine pour une misère. Nohad, elle s’était pas fortifiée comme moi. Elle s’était pas retranchée dès qu’il avait fallu bosser et que ça sentait le roussi de plus être chez les parents. Et en rase campagne, quand tu rencontres ta vie, tu te fais toujours battre. Moi je l’attendais en haut de mes murailles, c’te salope, le bouton déclenchant ma ceinture d’explosifs au cas où la forteresse serait prise. Elle ne ferait pas de prisonniers. Mais Nohad venait de se faire éclater en rase campagne avec nulle part où se planquer. Alors comment tu voulais que je la rassure ?

Qu’est-ce que tu voulais que je lui dise ? On a commencé à déraper un peu. Enfin, moi surtout. Oui, uniquement moi. Elle comprenait doucement que je ne l’écoutais pas vraiment, que je ne ferais rien pour elle, parce que je ne le voulais pas, parce que je n’aurais pas su quoi faire, et que c’était dangereux. Ça m’obligeait à m’impliquer. A voir. Et c’était l’erreur que je fuyais depuis des années. Le ton montait. Elle a foutu ma mère sur le tapis. Moi, ma mère, mon comportement avec elle, la souffrance de cette génitrice qui bidouillait comme elle pouvait ses fins de mois et ses relations bizarres avec ses fils. Que j’étais avec elle, Nohad, comme avec ma mère. Que j’étais pas foutu d’aimer quelqu’un.

Là, je l’ai attrapée. C’est parti d’un coup. Automatique. J’avais l’impression d’être Robocop et de me regarder à la télé sur une vieille VHS parasitée. J’étais froid. J’étais même pas là. Je l’avais prise par le col, en une fraction de seconde.

« C’est pas moi. C’est pas moi qui suis avec toi comme avec ma mère. C’est toi qui est avec moi comme ma mère, et t’es trop conne pour le voir ».

Elle m’a foutu une putain de grande claque. Mon poing libre est parti fleurir son visage.

Ma vie venait d’investir les lieux, et je venais de faire sauter la ceinture d’explosifs.

Ma surprise fut grande en constatant que ça ne s’arrêtait pas. Que j’étais toujours là. Mais le décor avait changé. Qu’au lieu d’en finir, ça ne faisait que commencer.

La télé était éteinte.

Les choses autour de moi étaient réelles. Crues. La table basse, depuis longtemps fêlée. Nohad étalée dessus, presque inconsciente, le nez en sang. La douleur dans mon poing encore crispé. Les cannettes vides qui était tombées en cliquetant quand Nohad avait touché la table avec le menton, et celle en cours, renversée, qui gouttait sur le lino crème, disons jaune d’œuf. De vieil œuf. Le goût horriblement âcre et amer de la mauvaise bière sur mon palais.

Nohad. Tu sais, Nohad, cette fille douce, si douce, si gentille, toujours aux aguets, toujours prête à soulager le moindre trouble. Son beau visage arrondi, ses grand yeux noirs d’Algérienne, ses lèvres parfaites qui rebondissaient avec langueur, ses longs cheveux. Si beaux, ses cheveux, c’était à cause d’eux que j’avais flashé sur elle, au début. Son visage simple, ouvert et angélique. Son rire discret, et sa fausse manière de ne pas comprendre les idées trop complexes.

J’ai chopé un sac, deux trois habits, très vite fait, du fric, et presque rien d’autre. J’ai appelé une ambulance et je me suis cassé. Nohad était amochée, mais elle était consciente. Elle ne devait rien savoir de ce que je faisais autour d’elle, complètement sonnée, mais elle était consciente. Je me suis rassuré un peu, salement rassuré, et je suis sorti.

J'ai tracé avec en tête une chanson bête, du genre Train in vain des Clash.

Je ne reviendrais pas.
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MessageSujet: Re: Je ne crains pas la routine   Sam 28 Oct - 11:52

J’ai filé chez Jacky. Pas celui du tabac. Je ne le connaissais pas, celui du tabac. Celui de la cimenterie. Mon Jacky. Il faisait bien nuit. J’avais mon sac qui me battait l’épaule. Je marchais comme un furieux dans les rues. J’étais prêt à casser la gueule au premier qui allait me parler. Je souhaitais presque qu’il se présente à moi.

En marchant, je me suis dit que c’était bien que n’aie pas d’armes à la maison. Jacky habitait près du canal, à dix minutes de chez moi, une vieille baraque avec une ampoule de 40 watts pleine de graisse à la cuisine. En longeant le canal, je suis tombé sur des jeunes un peu bourrés qui ont voulu me faire chier. Je sais pas quelle tête j’avais, mis quand je les ai regardé, ils ont fermé leur gueule aussi sec. En quittant mon appartement, j’avais l’image de Nohad saignant sur la table basse en tête. J’avais eu un début de sanglot. Et puis ça s’était calmé. Vite calmé. J’étais revenu à des principes vitaux, me concentrant involontairement sur des choses simples : marcher vite, Jacky. L’ampoule de la cuisine.

Jacky, il m’a servi un verre de vin sans me poser de questions. Lui aussi il avait vu ma tête. Y’avait que moi qui la voyait pas. On n’a pas échangé un mot pendant plusieurs minutes. A un moment, il est allé éteindre la télé, avant de se remettre assis devant moi. Le plastique qui couvrait la table collait à mes coudes. Je me suis dit à un moment qu’on allait rester comme ça jusqu’à ce que l’un de nous deux crève, qu’on n’allait jamais trouver comment débloquer la situation.

« Nohad, ma copine… elle a été virée », je lui ai fait d’un seul coup.
« C’est moche », il m’a fait.
« _Ouais, mais moi je l’ai cognée.
Silence, pas gêné, mais silence. Jacky a froncé un peu les sourcils.
_Mais pourquoi ?
_Je sais pas putain ! Parce qu’elle m’énervait, on s’engueulait, elle m’a foutu une claque, je l’ai cognée.
_Allez, oh, te fous pas dans ces états ! Vous vous êtes un peu disputés, ça arrive à tous les couples.
_Mais t’es con ou quoi ? Je ne me serais jamais imaginé dire ça à Jacky un jour. Je l’ai cognée, j’te dis, bordel, je lui ai foutu un pain dans la gueule !
_Tu l’as beaucoup amochée ?
_Bah ouais, évidemment que je l’ai amochée.
_Pffffff… tu sais tant qu’elle porte pas plainte, pouvez régler ça entre vous… »

Moi, j’ai commencé à comprendre que mon carcan volait en éclats. Jacky c’était le seul aîné que je respectais. On travaillait ensemble. On s’aidait. On s’aimait bien. On se serait saigné l’un pour l’autre. Mais on parlait pas, sinon, on vivait not’ quotidien tranquillement, normalement, sans faire chier personne. Mais là, c’était plus le quotidien de d’habitude. Là on parlait. Et j’aurais dû savoir que Jacky, il était comme tout le monde, c’était un sale con. Rien qu’un sale con. J’étais en plein dans ce que je fuyais depuis des années.

« _Merde, Jacky, tu fais chier, c’est pas de ça que je te cause, j’m’en fous qu’elle porte plainte ou pas, mais je l’ai tabassée, elle pissait le sang quand je suis parti !
_Mais c’est pas trop grave, au moins ? Tu lui as simplement pété le nez, au pire, hein ?
_Merde ! que j’ai hurlé. Merde, putain, Jacky, merde ! Tu comprends rien à rien ! J’ai jamais tapé une nana moi ! Pas Nohad en plus ! Bordel, tu comprends pas ?
Jacky, il avait les yeux glauques. Non, il ne comprenait pas. Je me suis levé d’un coup, et la chaise s’est cassé la gueule. Je ne sais pas comment je me suis retenu de lui en coller une aussi.

« T’es trop con » je lui ai balancé en partant.

Et lui il m’a dit « à demain ».

Là, j’ai un peu hésité à rentrer. J’ai zoné le long de la voie rapide, au-dessus de la Meurthe, pendant une bonne heure. Cette vue étrange sur des bouts de la ville pas trop nets. A chaque fois que je me disais que j’étais maudit ou quoi, quelque chose de confortable, j’avais l’image de Nohad saignante qui me revenait. J’avais envie de me dire que c’était pas ma faute, que c’était pas de chance et que c’était comme ça, et puis n’empêche que mon poing, c’était pas celui du Saint-Esprit et que c’était bien moi qui l’avait balancé. Alors ça bloquait dans tous les sens. Y’avait pas moyen de penser de façon cohérente. Et j’étais pas trop entraîné à ça de toute façon.

Les pas le long de l’eau j’ai marché longtemps, et puis je me suis un peu endormi près d’un escalier. Le froid m’a réveillé. Et j’avais la dalle.

Petit matin, devant la gare. Les gens dégoulinent. Une averse minaude sur les toits de métal qui surplombent les quais. Les autres toits n’y coupent pas. Les gens non plus.

Moi j’étais dans ce tableau, à peu près seul. A peu près. Des silhouettes approximatives se pressent vers le hall, franchissent le mur de pierre ocre, sous l’horloge sans histoire, et foncent vers la chaleur stupéfiante de mensonges de la viennoiserie. Manger un truc, un pain au chocolat, un pain aux raisins, et boire un café. Le tout dans des sachets en papier faisant semblant d’être vieillots, te faire croire que t’es dans un salon de thé chicos. Alors que t’es qu’un vulgaire voyageur erratique, trempé, tôt le matin, devant une boulangerie industrielle, et que t’as sommeil, mal au cœur d’être là, à cet instant.

Moi, j’étais même pas un voyageur. Sur la place de la gare, les kiosques provisoires depuis vingt ans, qui de loin et avec mon imagination pouvaient ressembler aux caravansérails turcs que je voyais petit sur les photos du voyage de ma conne de tante, fournissaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre de la bouffe devenue chère depuis l’euro, la crise et mon cul. Les structures en préfabriqué dégueulaient aux crétins sortant de boîte et aux punks sordides des sandwiches à la fois secs et incroyablement gras. Le pain était de si mauvaise qualité que la sauce pourtant héroïquement calorique ne parvenait pas à infiltrer la mie et tombait invariablement depuis le fond du sachet déchiré sur tes grolles. La capuche remontée au maximum, j’avais lâché mon fric sur le comptoir, et la nana, dodue et proche du zéro absolu de la chaleur humaine me tendit mon tas de graisse à travers la petite ouverture du kiosque. Elle faisait la nuit, cette fille, et vu la zone qu’était le coin, valait mieux pas avoir la taille mannequin et le sourire. Sur le muret voisin, surplombant l’entrée d’un parking souterrain, trois gars en treillis trop grands, avec des chiens, bouffaient en ignorant superbement la pluie, derrière moi, deux militaires. Je me suis foutu sous l’avancée de l’un des kiosques désaffectés.

Bon, Nohad. Dans le fond, je vis passer mon bus. Qui traça vers Velaine-en-Haye et l’usine, sans moi. Pas aujourd’hui. Demain peut-être. Alors, Nohad. Non. Je ne voulais pas la voir. Je ne voulais pas prendre de nouvelles. Je ne voulais pas qu’elle vienne à nouveau, avec sa beigne, me foutre le nez dans ma merde. Pas question. On ne m’aurait pas deux fois. Et puis y’avait tout ce que je ne disais pas. Même pas à moi. Que je pouvais y aller plus fort. Que la veille, finalement, Nohad avait de la chance. Que j’étais plus facilement capable que la moyenne des gens de faire des choses dans ce genre. Et des trucs pires. Que je passais tant de temps à faire en sorte de ne pas être gêné par la vie et son activité, un peu seul contre tous, que oui, fallait pas me faire chier. Que fallait pas que je m’approche d’une arme, et surtout pas d’une arme à feu, parce que je m’en servirais forcément à un moment ou à un autre. Non par brutalité, violence, fantasme, non, mais parce que c’était facile. Une arme à feu. Si simple et si loin des questions. Une gâchette avait la banalité d’un bouton de télécommande. C’était une télécommande. On/off. J’appuie sur « on ». La télé s’allume. J’appuie sur « off ». Elle s’éteint. J’appuie sur la gâchette. « Off ». L’importun s’éteint. Et un « on » plus tard, je me voyais déjà devant la télé avec derrière moi, salissant le canapé, un cadavre. Un humain off.

Donc. Nohad. Et puis Nohad, je lui avais fait assez de mal comme ça. Parce que comme ça se barrait, je ne pouvais plus rien lui faire d’autre. A admettre d’ailleurs que lui fis quoique ce soit d’autre pendant tout ce temps où elle m’avait traîné. Et en même temps je ne lui avais jamais rien demandé. Que d’ailleurs le problème était peut-être là. Elle venait d’une autre planète, celle des gens qui pensent aux gens, qui les aiment de toute façon, celle des gens qui se préoccupent, qui aident, qui comprennent. Nohad, c’était une grosse boule de gentillesse, de tendresse, quelqu’un qui avait confiance, et qui donnait des morceaux d’elle, quelqu’un qui savait apprivoiser. Mais pas moi. Je n’avais rien à voir avec ça. Et je n’y tenais absolument pas. Moi, si elle voulait m’apprivoiser, j’allais la bouffer. Froidement. Crue. Forcément. Sans même le vouloir. L’instinct.

C’était a grande impasse. J’avais dû trop visser ma casquette sur ma tête pas vu venir le truc. Impasse, dos au mur, et la vie à mes trousses qui arrivait en cavalant, l’écume à la bouche, prête à me bouffer.

Disparaître.

Simplement. Se casser. Voilà, quoi.

Disparition.

Lumière bleue. Gyrophare. La voiture des condés entra sur la place au ralenti. Ils tournaient les vaches. Ils venaient remuer la merde. En voyant la voiture s’immobiliser, j’ai commencé à flipper. D’un seul coup. Et si…

Nohad. Et si elle avait quand même quelque chose ? Si je lui avais pas « simplement pété le nez » comme disait ce connard de Jacky ? Sueur. Tu sais, même pas pour Nohad, mais bien pour ma gueule. Sueur en voyant ce keuf sortir de sa caisse, tout petit dans son uniforme qui allait vite prendre l’eau, tout petit comme un putain de poux de bois, ce genre de daube infinie qui te chope et ne te lâche plus. J’ai rentré un peu plus la tête. Je ne savais absolument pas s’ils m’avaient vu. Et même qu’ils ne venaient pas pour moi, peut-être. Mais un accès de panique, ça se règle pas comme ça. Le condé passa près de moi et alla vers les mecs avec les treillis et les chiens. Habillés un peu comme moi. J’ai eu un doute, alors je me suis levé discrètement et j’ai commencé à filer en douce vers le côté de la place. Au cas où, hein. De la voiture, j’ai entendu un appel :

« Eh, toi, là-bas ! »

J’ai cavalé. Toute berzingue, comme jamais, j’ai cavalé, et personne n’a jamais cavalé comme moi. J’ai cavalé tout ce que je savais, comme un dingue, j’ai cavalé. Je ne me suis pas retourné. J’ai cavalé jusqu’à la place Maginot comme un dératé et j’ai entendu une sirène. En débouchant sur la place, j’ai vu un gyrophare de l’autre côté, arrivant par la rue Saint-Jean qui longeait la place. Et encore la sirène. Je me suis jeté derrière une bagnole. Ils étaient à une bonne cinquantaine de mètres. Il pleuvait toujours. Une dame m’a regardé drôlement et a regardé la police. Je sentais bien qu’elle aurait aimé me dénoncer mais qu’elle flippait trop, cette enflure, pour prendre le risque de se retrouver dans un truc qui tourne mal. Elle a tracé sa route et j’ai tout de même pris le temps de la flinguer en pensée. Plusieurs fois. J’ai glissé doucement vers le Temple protestant, sans trop savoir ce que je ferais après. La voiture était arrêtée, mais je n’en voyais pas plus, à part les reflets du gyrophare immobile. Si, ça a gueulé un truc assez fort, et j’ai vu les reflets d’un second gyrophare. Cinq heures trente et une à l’horloge du temple. Demi-tour. Je suis passé le long de la Salle Poirel, monument notoire, bien éclairé par ces putain de saloperies de lumières au sol éclairant la façade par en-dessous. Et moi avec. Je courais à moitié, j’essayais de m’en empêcher, mais je ne pouvais pas. Du coup, l’apparence de ma démarche était encore plus calamiteuse que si j’avais délibérément couru. Je mourais de chaud. D’angoisse.

[partie rédigé en écoutant à fond Bimbo Killers & Golpe de Estado]
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MessageSujet: Re: Je ne crains pas la routine   Mer 1 Nov - 22:36

C'est génial.

T'es au bord du ravin et tu perd ton temps quoi.


Le dernier paragraphe me rappelle ma nuit d'hier.
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Zabos



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MessageSujet: Re: Je ne crains pas la routine   Mar 20 Mar - 14:33

C’est ainsi que je me retrouvai au Champ-le-Bœuf, sur les hauteurs de Nancy, à me demander s’il était vraiment très intelligent de se montrer à un tel endroit de passage. Mais depuis mon enfance, en passant par là avec mes parents, j’avais toujours vu des jeunes à l’apparence plus ou moins acceptable aux yeux de ces derniers tendre un pouce désabusé en tenant dans l’autre main une pancarte pliée et déjà humide, indiquant invariablement « Paris » en grosses lettres, pourtant trop fines pour être sérieuses. Les moins ambitieux visaient Reims. Je m’étais dit sans trop de raisons que c’était là que commençait un voyage.

Un voyage. Alors que je passais devant l’étrange monument de grès rouge, devant lequel un char montait une garde inutile, à l’entrée de Nancy, je ricanai intérieurement.

Un voyage.

Je fuyais. Dans un premier temps. Vers Toul. Dans un second temps. Tu parles d’une fuite. Toul était à vingt bornes au plus. C’était la première étape que je me fixais. Ma grand-mère habitait là-haut. Ma grand-mère, cette vieille idiote qui m’avait à moitié séquestré à chaque fois que j’allais en vacances chez elle. Toul, la pluie, la grisaille des quartiers militaires à l’infini. Je regardais le jardin noyé sous des flots de grésil, par la fenêtre au bois sentant l’humidité, en plein novembre. Ma grand-mère, c’était la Toussaint. Deux si longues semaines. De Toul, je ne connaissais que cette baraque, la rue qui allait avec. L’échangeur d’autoroute. Et il flottait tant et plus. Et j’étais à la fenêtre, et déjà, pour la vieille, j’étais trop dehors. Convoqué séance tenante au jeu de petits chevaux en tête à tête avec l’antique barbe éternellement naissante, je devais m’arracher aux dégoulinades de la vitre.

Depuis six ans que je n’y étais pas retourné, j’allais lui demander de l’argent. Peut-être de me cacher. Même si elle avait le profil du coup de fil anonyme. Cinquante ans plus tôt, elle aurait fait des miracles. Toujours anonymes. Mais son petit-fils… je n’y croyais pas. Peut-être que je pourrais passer quelques jours chez elle, même. Après… après, ce n’était pas important. Pas encore.

Une voiture de flics passa sirènes hurlantes. C’était étrange comme j’avais le sentiment que tous les poulets de Nancy étaient sur mes traces et comme je me reprenais immédiatement en m’adjurant de cesser de me croire assez important pour ça. Cela dit, la quantité de flics à mes trousses dépendait de l’état de Nohad. Irréel. La pluie redoubla tandis que je m’insinuais dans les rues latérales, loin de l’accès à l’autoroute. Pour aller vers Toul, je ne pouvais pas compter sur le stop. C’était trop dangereux. Il me restait la nationale, ou couper à travers la forêt de Haye, qui s’étend entre Nancy et la région de Toul. Les rues que je parcourais étaient affreuses. Grilles vertes à l’apparence de plastique, sièges sociaux de banques à l’audace architecturale calamiteuse. Froideur inhumaine.

Par un genre de vallon, après une prairie urbaine et un terrain de foot, je me suis engagé vers la forêt en longeant de petits pavillons. Tout était boueux. Au bout des pavillons, la sente indiquait fièrement « Tranchée Charlemagne ». Un amas de terre gavée d’eau. En glissant sur les talus à l’extrémité du lotissement, je m’engageai dans la forêt. C’était complètement con, que je me disais, tu vas bouffer quoi, en forêt ? L’écorce des arbres ? Comme le grand-père qui a été déporté ? Non. En une journée de marche, j’étais censé ressortir du côté des bleds avant Toul, et atteindre rapidement la ville. Plus je cheminais dans cette terre molle, plus je me demandais pourquoi je n’avais pas chopé un bus. Ma peur panique des flics s’était amenuisée et tout me semblait soudain plus réalisable. En remontant à Velaine, près de mon usine, je pourrais choper un de ces bus de zombies qui serpentent d’un village à l’autre avant d’arriver à Toul.

Et de fait, le mastodonte de la route tangua sans talent, quelques heures plus tard, squatté par quelques collégiens retardataires. Les villages se succédaient, tous très laids sur cette route, envahis de hangars dans lesquels les magasins d’outillage et autres conneries de PVC en forme de chaise pour le jardin s’entassaient et continueraient de ne pas vivre ce week-end, sous le regard bovin mais complice des citadins consommants. Puis ce fut ’Hôpital Jeanne d’Arc, après un répit dans la dégueulade commerciale, à la place de laquelle s’étendaient quelques champs. Puis, très vite, l’immense verrue, le Leclerc géant à l’entrée de Toul. D’une ville à l’autre, ces choses créaient un lien monstrueux.

La gare routière était assez vide en cette fin de matinée, et il ne me restait plus qu’à aller chez la vieille, au-delà des remparts. Une longue rue où les petits manoirs bourgeois vieux d’un bon siècle s’étalaient, abritant des dynasties de notaires, d’avocats et de faux médecins amateurs paranoïaques de Kandinsky. Ça suintait le fric sévèrement. Et alors que midi sonnait à Saint-Gengoult, la maison de la vieille se profila. Je ne pensais toujours pas à grand-chose. Les scrupules que la morale aurait dû me dicter n’arrivaient pas. La morale n’existait peut-être pas.

Par contre, mes sens avaient encore un l’acuité nécessaire propre à me maintenir en vie : une voiture que je ne connaissais pas était garée dans sa cour. Elle-même ne conduisait pas, et qui rendrait visite à une telle carne ? Ses amis étaient ses chiens, deux teckels pathétiques, peut-être bien crevés depuis la dernière fois que j’étais venu. Mais cette caisse, une grosse caisse bleu sombre, campée sur les graviers devant la maison obèse. Improbable, tout ça, très improbable, je n’étais quand même pas recherché à ce point. Mais la prudence avait pour nom Rue Latérale. Alors que je tournais le coin, j’entendis tinter le machin pendouillant en métal qui était à sa porte. Planqué derrière le mur, ce que je vis ne fut pas pour me rassurer. Deux mecs, grands, fringués avec classe, paraît-il, mais décontraction, murmure-t-on, veste en cuir noir pour l’un, marron pour l’autre, rasés comme des footballeurs, la saluèrent et regagnèrent leur voiture qui démarra aussitôt et quitta les lieux. Ce n’est que quelques secondes plus tard que je pensai à mater la plaque d’immatriculation, mais trop tard. J’avais beau écarquiller les yeux, pas moyen de distinguer une quelconque plaque de service. Si tant est qu’elle existât.

Il fallait tout de même rapidement que je me décide : entrer en contact avec la vieille ou simplement lui piquer son blé comme ça. Allez, des années de séquestration, des années de longues heures et de tristesse devant une fenêtre, des années d’attente pour que ma mère vienne me chercher à la fin des vacances, afin de retrouver la maison, pas plus heureuse que celle de la grand-mère, mais chez moi, au moins. Allez, je pouvais estimer que ça valait bien un vol. Oui, je l’estimais.

Ces gars étaient des flics. C’était sûr. Alors forcément. Forcément. Peser le pour et le contre serait débile. Absurde. Con. Il n’y avait plus de pour et de contre. Il n’y avait que ma peau, et de la haine qui commençait tranquillement à en dégouliner. Parce qu’en me sortant de ma vieille forteresse, en venant me faire chier dans ce quotidien si minutieusement construit, ils ne savaient pas, tous, qu’ils venaient de réveiller une bonne grosse bestiole. Une bonne grosse chose hargneuse. Qui très vite n’en aurait plus rien à foutre.

Rien à foutre.

Si j’entrais chez la vieille, elle me reconnaîtrait. Et elle n’ouvrait pas à grand monde. Si, aux flics. Les derniers à pouvoir lui donner un vague sentiment d’existence. Depuis ces années de réclusion, et c’était bien fait pour sa gueule, elle devait être aigrie. Violemment aigrie et accrochée comme un roquet au morceau de vie à la con qui lui restait, même s’il était périmé et inconsommable depuis longtemps. Les gens aigris ont la peau dure. Ils ne se laissent pas crever. Ils veulent en faire crever autant que possible avant leur tour. Et quand ils le voient venir, ils commencent à écouler leur stock de mesquineries en gros blocs compacts. Ils inondaient les lieux de bile. Liquidation avant fermeture définitive. Et généralement, ils en avaient un foutu stock. La vieille, c’était forcément ça. Elle n’avait pu qu’empirer en six années. Et de toute façon, je n’avais ni le temps, ni l’envie de le vérifier. J’avais besoin de blé. De liquide. Parce que ces saloperies de poulets, il paraît qu’ils vérifient et bloquent les comptes bancaires. Je n’avais pas pensé à vider mon compte en partant. On ne peut pas penser à tout. Pas quand on ne sait pas. Et moins de vingt-quatre heures après, j’estimai qu’il était déjà hasardeux d’aller à un distributeur. Je surestimais les poulets, j’imagine. Mais tactiquement, surestimer l'ennemi, vu mon impréparation, c’était la meilleure chose à faire, en tous cas dans la mesure où le risque à prendre était trop grand pour surpasser ma méfiance. En plein jour, ça n’allait pas être faisable. Mais cette nuit, je retournerais chez elle, et par la petite fenêtre de la buanderie, j’entrerais dans la maison. Y’avait le problème des teckels. S’ils n’étaient pas crevés, ils ne devaient plus être très vifs. Le téléphone était au rez-de-chaussée. J’irais couper le fil, après avoir crevé les deux bestioles. Si la vieille se réveillait à cause d’eux, au moins, elle ne pourrait pas téléphoner et j’aurais giclé rapidement, longtemps avant que sa carcasse démontée ne pose une main de vautour sur le combiné. Qui n’aurait pas de tonalité. Le temps qu’elle prévienne les voisins, je serais loin.

Pas assez ?

Merde. Si elle se réveillait, merde. Il y aurait des flics partout avant la fin de la nuit, tout de même. Quelle merde. Faudrait l’empêcher d’agir vite. L’assommer. La ligoter. Lui faire la peau ?

Arrête, arrête tes conneries, je me disais. Arrête, putain ! Ça marchera jamais et puis tu vas pas te mettre à cogner des vieux. C’est pas l’envie qui manque, mais si tu échafaudes des projets dans ce genre, c’est bien que tu veux la sauver, ta peau, non ? C’est bien que t’as vaguement une idée d’après, envie de survivre à ce bordel ? Alors ne va pas accomplir des actes qui risquent de miner et de faire foirer la fuite alors qu’elle a à peine commencé. Sois raisonnable. Pas comme ils l’entendent. Mais pour ta survie. Sois raisonnable. Pour que ça dure aussi longtemps que possible.

J'avais au moins un point commun avec la vieille.

Que ça dure le plus longtemps possible.
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